Condamnation, damnation

Catherine Mavrikakis<br />
Photo: Marie-Reine Mattera Catherine Mavrikakis

La peine capitale aux États-Unis. C'est l'axe principal autour duquel tourne le nouveau roman de Catherine Mavrikakis. Avec, en toile de fond, le racisme, l'injustice. L'extrémisme de la droite religieuse, la violence armée. Et le cul-de-sac généralisé.

Grand roman, Les derniers jours de Smokey Nelson. Dense, pluridimensionnel. Achevé, maîtrisé. Plus encore que Le ciel de Bay City, le roman précédent de l'auteure, couvert de prix. Moins de rage explosive, peut-être. Moins de rentre-dedans, à première vue. Mais davantage de force de frappe, curieusement.

Au centre: un condamné à mort. Un Noir. Smokey Nelson. Sur le point d'être exécuté. Il croupit depuis 19 ans dans une prison de l'État de Géorgie pour un quadruple meurtre. Il a tué un couple de Blancs fortunés et leurs deux enfants dans un motel des environs d'Atlanta. Il a avoué sa culpabilité.

Que se passe-t-il dans sa tête le jour de son exécution? Comment se sent-il lors de son dernier repas? Qu'éprouve-t-il juste avant de mourir? Et s'il s'agissait d'une délivrance, pour lui?

Catherine Mavrikakis va là où on ne l'attendait pas. Elle n'emprunte pas non plus un chemin en ligne droite. Smokey Nelson, elle n'en parle pas pendant les 270 premières pages de son roman. Pas directement en tout cas, pas concrètement. On ne le voit pas.

C'est par les médias — une télé allumée, la une d'un journal... — que nous avons des nouvelles de lui. Que nous savons qu'il va être exécuté, pourquoi, où et quand.

C'est par les autres personnages du roman, surtout, que nous apprenons de qui il s'agit. Ceux dont il a à jamais changé la vie. C'est ça, l'essentiel du roman, finalement.

Ils sont trois. Trois personnages que l'on suit, principalement. On entre dans leur vie tour à tour, on y revient, tandis que le jour de l'exécution avance à grands pas. Magistrale construction romanesque.

D'abord, un Noir de 48 ans, musicien, grande gueule, qui semble en vouloir au monde entier. On fait sa connaissance dans un cimetière de Seattle, sur la tombe de son idole, Jimmy Hendrix. Il est né le jour de sa mort à lui, aurait voulu être lui, fait partie d'un groupe de musique qui reprend ses succès.

Mais rien ne sert de se nourrir d'illusions plus longtemps. Il ne va nulle part, il va droit dans le mur. Que faire? Avec sa chienne Betsy, la prunelle de ses yeux, il part dans sa vieille Lincoln Continental blanche décapotable 1966 et met le cap vers La Nouvelle-Orléans, où il est né, où il a grandi.

L'horreur au tournant

Ça ne se passera pas comme prévu. L'horreur l'attend au tournant. Pas question de tout dévoiler, d'entrer dans les détails, mais la folie, la folie meurtrière, armée, va se déchaîner. Désolant portrait d'une Amérique, d'un monde en perdition.

Le lien avec le condamné à mort? Très simple. Notre musicien raté a déjà fait de la prison. Dans sa jeunesse. Pour des meurtres qu'il n'a pas commis. Comme il le dit lui-même: «Les erreurs judiciaires manquent pas dans ce pays. Du moment qu'ils ont un négro en prison, ils classent l'affaire!» Après quelques mois, cependant, le vrai coupable a été arrêté: Smokey Nelson.

Autre figure cruciale du roman: une femme, dans la soixantaine, née d'un père japonais et d'une mère américaine tout en blondeur. Elle vit à Honolulu, gagne sa vie dans l'hôtellerie.

On l'attrape au moment où elle prend, à contrecoeur, l'avion pour Atlanta, question d'aller passer un mois chez sa fille, ses petits-enfants, son gendre, qui habitent à moins de deux heures de là. Elle déteste cette ville, déteste le continent américain. Trop de mauvais souvenirs.

C'est elle qui a découvert, 19 ans auparavant, les quatre cadavres dans une chambre de motel. Le pire, c'est qu'elle avait croisé le meurtrier juste avant, sans savoir ce qu'il venait de faire. Comment savoir à qui on a affaire?

Elle avait pris le temps de fumer une cigarette avec lui, l'avait trouvé beau garçon, avait même flirté. Elle n'a jamais oublié. S'en veut encore aujourd'hui. C'est grâce à elle qu'on a identifié le coupable, c'est à cause d'elle qu'il va mourir, dans quelques jours.

Ses tiraillements, ses problèmes de conscience et ses secrets lui pèsent, lui pèsent tellement. On la suit dans ses égarements, sa détestation d'elle-même, enfouie. Et c'est très fort, c'est tragique.

Le troisième personnage qui entre en jeu est un homme vieillissant, qui a toujours trouvé son réconfort dans la foi. Une foi intense, envahissante, troublante. Dieu lui parle, directement, constamment.

Ce n'est rien à côté de l'extrémisme religieux dont fait preuve son propre fils, membre de l'Armée des combattants et raciste jusqu'au bout des ongles. Pour lui: «Il est grand temps de redonner aux vrais patriotes les armes nécessaires pour parvenir à bouter hors de l'État les impies.» Voilà pour le contexte.

Mais disons que le vieux en question a de très bonnes raisons d'aller assister en personne, avec son fils, à l'exécution du condamné. Des raisons personnelles.

On sort de ce roman secoué, abasourdi. Les points de vue de chacun, y compris celui du condamné dans ses derniers instants de vie, continuent de s'entrechoquer, en nous.

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3 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 24 septembre 2011 04 h 18

    Très fâcheuse habitude, Madame Laurin

    Vous donnez toujours beaucoup trop de détails sur l'intrigue dans vos recensions. Laissez-nous découvrir un peu, que diable!
    Soit dit en tout respect de votre personne et de vos qualités.
    GB

  • Suzanne Bettez - Abonnée 24 septembre 2011 09 h 36

    Vous me donnez le goût de le lire

    Madame Laurin, je vous lis tous les samedis que le bon dieu amènent!!! Travaillant et habitant au Nord, je devrai patienter une bonne semaine avant de recevoir ce dernier Mavrikakis... que je me propose de commander dès ce matin.

    À chaque fois que je vous lis, le même sentiment d'être devant une femme sincère et respectueuse de l'écrivain qu'elle a entre les mains. Précieux.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 24 septembre 2011 14 h 58

    Hendrix est mort en 1970

    ca donne donc 41 ans. Mavrikakis a écrit son roman pour... 2018?