Technologie - Téléphones portables, débats éthiques et foules intelligentes

Novembre 1999. Pour la première fois, les opposants à la mondialisation s'organisent et font de la «bataille de Seattle» un succès. Janvier 2001. Le président des Philippines, Joseph Estrada, démissionne à la suite de manifestations sans précédent. Juillet 2003. Un peu partout, se multiplient les interdictions visant un simple objet de consommation: le téléphone portable et son dérivé, le phototéléphone. Regard sur un appareil qui lance un défi aux lois en vigueur.

Le 20 janvier 2001, le président des Philippines, Joseph Estrada, se voit dans l'obligation de démissionner. Au cours des quatre jours précédents, des foules considérables ont convergé vers l'avenue Epifanio de los Santas, connue aussi sous le nom d'EDSA. Paisiblement, mais avec détermination, plus d'un million de personnes ont envahi les rues de la capitale, réclamant le départ de celui qu'elles accusent de corruption en plus d'avoir pillé, pour plusieurs dizaines de millions de dollars, les ressources du pays. Comment un tel nombre de personnes ont-elles pu se rassembler aussi efficacement et tenir un discours aussi cohérent?

Au coeur de cette révolution, le téléphone portable, capable d'envoyer de courts messages textes (SMS). «Direction EDSA.» «Portez du noir en signe de deuil de la démocratie.» Ces messages, et plusieurs autres, relayés de portables en portables, ont rallié le peuple philippin vers l'EDSA. Comme dans de nombreux pays du monde, tout un chacun, même les plus pauvres, peuvent maintenant avoir accès à la technologie du portable. Et c'est cette démocratisation du portable qui est en grande partie responsable du départ d'Estrada.

Juillet 2003. Le fabricant coréen Samsung, un des plus grands fabricants de phototéléphone au monde, interdit à ses employés d'utiliser ses propres appareils dans ses usines et dans ses locaux. Raison invoquée: la peur de l'espionnage industriel. En effet, cette nouvelle génération de téléphone intègre un petit objectif et un appareil photo numérique. Mais Samsung n'est pas le seul à remettre en cause l'utilisation de tels appareils. Plusieurs pays remettent en cause l'emploi de phototéléphones dans des lieux publics.

Cependant, l'interdiction de Samsung a quelque chose de particulier. Selon le directeur du centre de bioéthique de l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), le docteur David Roy, «en interdisant à ses employés l'emploi d'appareils conçus et fabriqués dans ses propres usines, Samsung abdique sa responsabilité dans l'utilisation qu'en feront ses clients. Cette décision va à l'encontre des lois et des règles de notre société voulant que toute action s'accompagne de responsabilités». En cela, il rappelle cet aspect de la complexité éthique qu'Edgar Morin a souligné lorsqu'il a rappelé que «l'action se déracine de l'acteur [...] alors que l'action volontaire échappe presque aussitôt à la volonté; elle s'enfuit, commence à copuler avec d'autres actions par myriades et revient parfois, défigurée et défigurante, sur la tête de son initiateur.»

Or, pour David Roy, le téléphone portable et surtout, son dérivé, le phototéléphone, «sont plus que de simples gadgets destinés aux jeunes. L'utilisation de tels appareils remet sur le tapis nombre de questions éthiques portant sur la protection de la vie privée, les lois sur le copyright et le droit d'auteur, etc.».

Si de telles questions peuvent et doivent être posées, c'est qu'elles envoient un signal clair que notre société institutionnelle, qui depuis toujours a employé divers moyens de contrôle pour restreindre l'utilisation d'une nouvelle technologie, doit faire face à un changement profond de paradigme. D'une société aux lois et règles «contrôlantes», doit-on envisager un grand débat social qui nous mènera vers une société dite «de confiance», où devant l'impossibilité de restreindre les possibilités offertes par les technologies numériques et leur utilisation, seul un «New Deal» permettrait de rétablir un équilibre entre les technologies et les lois et les règles régissant notre société?

D'ailleurs, dans plusieurs entrevues après sa nomination, Beverley McLachlin, juge en chef de la Cour Suprême du Canada, a clairement défini que les grands défis auxquels auraient à faire face les législateurs seraient ceux liés aux nouvelles technologies.

D'incalculables conséquences

Car défis il y a aura. Et les changements auxquels nous devrons faire face avec la démocratisation des technologies numériques auront, de dire David Roy, «d'incalculables conséquences sur notre vie de tous les jours».

Pour Julius Grey, avocat spécialiste des droits fondamentaux, il est certain que ce grand débat de société devra avoir lieu. «On ne peut arrêter la technologie. Qui se souvient des émeutes au XIXe siècle lorsque la société industrielle à fait son apparition? Celles-ci n'ont pourtant pas empêché l'industrialisation.»

En discutant des impacts sociaux et juridiques du phototéléphone, Maître Grey ne peut s'empêcher d'afficher un certain pessimisme. «Nous arrivons de plus en plus dans l'ère de Big Brother. Cependant, si dans son roman 1984, Orwell nommait clairement le personnage Big Brother, il est toutefois impossible aujourd'hui de désigner directement un seul responsable. La technologie elle-même serait Big Brother.»

Selon Julius Grey, le législateur ne pourra pas empêcher l'utilisation des technologies numériques. Cependant, tel un malade en phase terminale à qui l'on administre des médicaments pour retarder l'échéance, «ce n'est qu'en essayant de protéger les libertés individuelles et le droit à la vie privée que l'on pourra ralentir certaines utilisations controversées d'appareils aussi communs qu'un simple téléphone portable».

Car la boîte de Pandore est maintenant grande ouverte, et il n'y aura qu'un seul choix possible: soit une société contrôlée et contrôlante, soit une société plus tolérante où il faudra obligatoirement redéfinir de nouvelles normes entre le bien et le mal, entre le privé et le public.

Car ce que craint le plus Julius Grey est l'avènement d'une société sans saveur, où la rectitude politique régnera et ou personne ne pourra plus se permettre la moindre incartade, le moindre écart de langage de crainte que celui-ci ne devienne public.

Cependant, pour Philippe Le Roux, analyste à la firme VDL2, ces technologies n'ont pas que des inconvénients. «Puisque nous ne pouvons pratiquement plus rien cacher, et que l'information devient de plus en plus "libre", entre Joe Public et ses dirigeants, entre monsieur et madame tout le monde et ceux qui les informent, devra s'établir une nouvelle dynamique de confiance.»

Plus libre l'information? Avec ces appareils qui permettent à n'importe quidam de transmettre partout dans le monde des images d'un acte illégal, d'une manifestation, de documents compromettants, il semble être impossible en effet de la museler. Mais qui se chargera d'y appliquer le filtre qui différencie une nouvelle véridique d'une légende urbaine? Vrai, ces nouveaux outils permettent à n'importe qui de rapporter une nouvelle, un événement et de revêtir l'habit du journaliste, mais, comme le dit si bien le proverbe, l'habit ne fait pas le moine. Débats houleux en vue au prochain congrès de la FPJQ.

Un simple téléphone? Vraiment?

Foules intelligentes

Évidemment, s'il est facile de ne voir que du noir dans les technologies, nul ne peut nier leurs bienfaits. Et il en est de même pour les communications sans fil. Pour Howard Rheingold, acteur de la contre-culture des années 60 et 70 et auteur du livre Les communautés virtuelles, il est imprudent de ne voir que les côtés sombres des technologies, tout comme il serait insouciant de ne faire l'éloge que de ses avantages.

Dans son dernier essai, Smart Mobs (foules intelligentes), Rheingold fut le premier à avoir cette vision des possibilités offertes par les communications sans fil et l'impact qu'auront ces nouveaux appareils téléphoniques qui transcendent la nature même de l'objet et de son utilisation originale.

De dire Rheingold, l'impact des communications sans fil sera même beaucoup plus important que celui qu'a eu l'ordinateur dans nos vies au cours des années 1980-2000. L'espace d'un coup de fil, d'une communication, de l'envoi d'un message textuel ou la réception d'une photo numérique, ces nouveaux appareils risquent de changer le tissu social et de bouleverser les relations humaines telles que nous les connaissons.

Il n'y a qu'à voir la popularité des messages textes (SMS) auprès des jeunes pour se rendre compte de leur impact profond. Et certains commerçants l'ont compris. Par exemple, une première au Canada, la chaîne Bureau en Gros utilise la messagerie texte pour atteindre les jeunes et les inciter à participer à un concours. Évidemment, le but visé est aussi de leur faire parvenir par SMS les toutes dernières promotions.

Récemment, à New York, 150 personnes qui ne se connaissaient pas ont convergé à la même heure vers un grand magasin de la ville, au rayon des tapis. Après 10 minutes de discussion, la foule se disperse et laisse sur place un vendeur éberlué. Les instruments derrière ce rassemblement? Internet et téléphonie sans fil. Et de tels regroupements spontanés ne semblent pas vouloir s'arrêter, bien au contraire.

Si les «foules intelligentes», armées de leurs outils numériques, ont contribué à faire tomber un gouvernement, elles peuvent aussi cependant organiser un mouvement de résistance qui s'approche de la désobéissance civile. En septembre 2000, des citoyens britanniques, outrés de la hausse importante du prix de l'essence, se sont organisés en utilisant les SMS, le courriel et les communications radio des chauffeurs de taxi pour bloquer la livraison d'essence dans différents points de service et transposer leurs doléances sur le terrain politique.

Rheingold s'interroge d'ailleurs sur les impacts des technologies sans fil et des nouveaux téléphones en soulignant leurs dangers potentiels: l'atteinte à la vie privée et aux droits individuels, la confidentialité des données et l'apparition de réseaux criminels qui utiliseront sans nul doute ces nouveaux outils.

Alors, un simple jouet le téléphone portable? Assurément, nous reviendrons sur les impacts des phototéléphones et des technologies sans fil.

mdumais@ledevoir.com

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