La corruption au Québec - L'heure de Jacques Duchesneau a-t-elle sonné?

Dans le scandale de la construction, l'Unité anticollusion (UAC) dirigée par Jacques Duchesneau (un ex-chef de la police de Montréal) ne doit pas être confondue avec l'Unité permanente anticorruption (UPAC) dirigée par Robert Lafrenière (un ex-inspecteur de la Sûreté du Québec). L'UPAC en est encore à compléter le groupe de policiers et de procureurs chargés de traduire en justice ces ingénieurs, entrepreneurs et fournisseurs de garnottes qui auraient fait main basse sur les travaux publics.

Le mandat de l'UAC était différent. Il s'agissait de «prévenir la collusion dans l'attribution des contrats et l'exécution des travaux» payés par le ministère des Transports, d'y «favoriser la pratique loyale des affaires et la saine concurrence» et, bien sûr, de «détecter toute situation préjudiciable». La version du rapport divulguée dans les médias ne semble pas définitive, mais l'essentiel des constats et recommandations de l'UAC s'y trouve. Quiconque a lu ce document remarquable peut conclure «mission accomplie».

Aussi, un chef de gouvernement ayant le moindrement à coeur l'intégrité des affaires publiques y trouverait non seulement de quoi renforcer le ministère des Transports, mais aussi une partie du mandat d'une enquête publique propre à démasquer les auteurs d'une exploitation éhontée des fonds publics. M. Jean Charest feint au contraire d'y voir de simples «allégations», comme si des témoins crédibles n'avaient pas confié à l'UAC de quoi comprendre le «système».

Les pans de ponts qui tombent ne sont plus la seule preuve qu'il y a quelque chose de pourri dans la construction. Les langues ont commencé de se délier. L'omertà et la peur reculent. La population avait déjà compris qu'il ne s'agit plus d'envoyer quelques individus en prison. Le rapport Duchesneau le confirme: c'est une vaste organisation de pillage camouflé qu'il faut démanteler. Bientôt, la question ne sera plus de savoir quelle enquête y parviendra, mais quel vrai gouvernement va l'instituer.

À défaut d'accepter une telle enquête, le chef du gouvernement, clament les partis d'opposition, doit remettre sa démission ou bien déclencher des élections. Mais Jean Charest s'en tient, faut-il croire, à sa stratégie d'évitement, comme si le temps qui passe, la pagaille qui règne au PQ, la faiblesse qui persiste ailleurs allaient lui permettre de rester en place. En s'accrochant de la sorte, il voue les libéraux du Québec à une défaite dont ils risquent, cette fois, de ne jamais se relever.

Le PLQ éclaboussé

Le premier ministre aurait été mieux inspiré en confiant à un juriste d'envergure, indépendant des partis en place, la préparation d'un mandat d'enquête publique. Dans l'affaire Karl-Heinz Schreiber, qui mettait en cause l'intégrité de l'ex-premier ministre Brian Mulroney, Stephen Harper avait eu l'intelligence de désigner pour une telle tâche le doyen David Johnston, devenu depuis le Gouverneur général du Canada.

Les libéraux n'ont pas l'habitude de se déchirer en public, ni de fomenter de putsch contre le chef. Mais la plupart des militants du parti ne s'inquiètent pas moins de la crise qui s'aggrave. Ils trouvent injuste qu'autant de ministres et de députés soient éclaboussés par un scandale auquel ils n'ont en rien pris part. Mais d'autres révélations sont inévitables. Aussi, la population aurait-elle tort de conclure que les «libéraux honnêtes» sont impuissants à mettre au pas ceux qui le sont moins?

À l'instar du Bloc québécois, qui a sous-estimé la frustration populaire et misé, pour l'emporter, sur la division des suffrages, le PLQ attend son salut d'un éparpillement du vote entre le Parti québécois, l'Action démocratique, un Parti vert, Québec solidaire et une coalition à la François Legault. Aucune de ces formations, se dit-on, n'aura de leader capable de galvaniser l'électorat et vaincre un campaigner tel que Jean Charest.

Une surprise

Une surprise pourrait toutefois attendre les libéraux, et même leurs adversaires. Le scandale de la construction n'a pas seulement discrédité le parti au pouvoir, il a ruiné la confiance dans la classe politique. Loin de s'apaiser, le mécontentement des Québécois se ravive. Encore ces jours-ci, alors que le cabinet misait sur «la police» pour en finir, voilà que des policiers d'expérience, recrutés pour trouver les coupables, parlent de quitter la place.

Pourquoi? Ils refusent de se plier à une bureaucratie comme Québec a hélas le don d'en créer. D'aucuns ont vu dans cette grogne une «guerre des polices» au sein de l'UPAC. La chose, certes, ne serait pas impossible. Mais l'histoire enseigne aussi une autre leçon en pareil marasme. Quand une population est exaspérée par le triomphe du crime et l'impunité des criminels, elle porte au pouvoir non plus des politiciens d'apparat, mais d'ex-policiers qui promettent de nettoyer les écuries de l'État.

Justement, quel accueil les Québécois feraient-ils, par exemple, à un Jacques Duchesneau? Cet ancien chef de la police de Montréal n'y a pas fait de miracle. Son passage à la sécurité antiterroriste d'Ottawa après le 11-Septembre n'aura pas non plus impressionné le pays. Mais l'homme n'a pas craint de se lancer en politique municipale à Montréal. Élu à l'Hôtel de Ville, il aurait dissuadé les magouilleurs de banlieue qui l'ont infesté depuis.

En tout cas, dans une province en proie à l'une des pires périodes de corruption de son histoire, aucun des chefs de parti en place ou en coulisse ne possède, comme un Jacques Duchesneau, l'expérience, l'information et la détermination nécessaires pour s'attaquer aux nouveaux affairistes mafieux du Québec. Ni pour secouer, dans la Vieille Capitale comme dans les municipalités, les gestionnaires qui les ont tolérés trop longtemps. Qui dit mieux?

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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