Un été éprouvant

Comment trouver le repos lorsqu'autour de nous plus rien ne rassure, n'inspire et surtout ne porte à espérer. Le Québec a déjà connu des périodes fastes sur le plan politique, économique, social. Force est de constater l'indigence de la période actuelle. Certes, l'on ne peut plus vivre en autarcie et il est indiscutable que les grandes manœuvres suscitées par une crise planétaire expliquent en partie la désorientation que l'on observe chez nous. Mais si nous sommes tributaires du choc de l'Occident, certains problèmes nous appartiennent en propre.

Quelle épreuve quotidienne que ce déballage violent, humiliant, voire haineux des souverainistes entre eux. Quel est celui qui peut affirmer haut et fort que ce combat de frères ennemis ne relève pas d'une démarche suicidaire, d'un élan irrépressible vers le vide? Après avoir tué les pères successifs, voilà que l'on assassine la mère avant de déclencher le mécanisme de l'explosion de la Cause elle-même dont on ne sait plus, à vrai dire, définir les contours. Entre les plus âgés motivés par un désespoir inavouable et des plus jeunes qui se croient des sauveurs, étouffés dans leur narcissisme, l'on cherche en vain les lumières de la raison.

Pendant ce temps, celui qui a choisi la posture confortable de se faire désirer convainc ses amis prospères, impatients de mettre de l'ordre dans le Québec qu'ils assimilent à une entreprise, d'ouvrir généreusement leurs goussets. François Legault, homme de bonne foi, mais à la vision trop pragmatique pour en être une, attend, les yeux rivés sur les sondages, le moment opportun pour entrer en scène avec élection à la clé. Le premier ministre Charest, vieux renard qui a vu couler sous les ponts d'Ottawa et de Québec, joue profil bas chez nous et va recueillir à l'étranger, en Europe et en Asie, les compliments et la reconnaissance pour son action politique et son dynamisme, dont il est privé chez lui. Il s'est fait discret face à la déconfiture de l'opposition, qui travaille à vrai dire pour lui. Or voilà que les conclusions du groupe de travail sur l'anticorruption publiées jeudi le rattrapent et on imagine que la pression populaire pour une enquête publique, qu'il se refuse à déclencher, replongera son gouvernement dans une précarité automnale annonciatrice d'un hiver au climat politique calqué sur la saison. De plus, la venue de François Legault dans l'arène politique l'empêchera de se ragaillardir. La politique prévisionnelle n'est pas une science exacte et le temps est souvent un allié, mais dans ce cas de figure, si la rue s'en mêle, que les péquistes, les adéquistes, les legaultistes et les solidairistes, par miracle, serrent les rangs, l'hiver sera chaud.

Et que dire des énièmes statistiques démontrant le recul du français à Montréal par rapport à l'augmentation de l'immigration allophone? Jovialistes et pessimistes s'affrontent, chiffres à l'appui, tous affublés de myopie ou de presbytie. Comment les premiers peuvent-ils rester cool devant cette baisse? Et ceux qui désespèrent aujourd'hui devraient se souvenir qu'ils s'étaient fait, à une autre époque, les apôtres de la dénatalité.

Les femmes de ma génération ont rompu avec la loi de leurs mères, gobant les premières pilules anticonceptionnelles avec euphorie et rage. Le reste appartient à l'histoire contemporaine de la libération de la femme. Donc l'immigration, et, osons le dire, celle qui amène chez nous des femmes baignant dans des cultures archaïques inégalitaires, des femmes dont le rôle essentiel est d'être mères, participe de façon marquante à l'apport démographique. Par ailleurs, l'immigration non francophone peut-elle vraiment assurer l'avenir du français? À cette question qui effraie, qui veut entendre les réponses?

D'abord, il faut cesser de répéter ad nauseam que notre langue nous importe lorsque l'on sait que nos enfants l'apprennent mal, que les enseignants la connaissent de façon approximative, que tous nous la malmenons et plus que les zélotes pour descendre dans la rue à cause d'elle. La honte de la mal parler, de l'écrire avec fautes est un sentiment qui nous a quittés il y a belle lurette. À preuve? Que l'on écoute les médias et qu'on lise les journaux. Et essayez avec tout le doigté nécessaire de reprendre quelqu'un qui fait une faute. Vous risquez de vous faire remballer avec des noms d'oiseaux ou des épithètes à teneur scatologique. Je parle d'expérience.

Les allophones qui ont désormais tendance à conserver leur langue d'origine en la parlant au foyer se soumettent à la loi 101, point à la ligne. Croit-on vraiment qu'ils peuvent se transformer en croisés du français? Ils n'ont qu'à nous observer, nous les «de souche», qui continuons de nous méfier de ceux qui parlent bien. Pour défendre sa langue, force est d'éprouver une vraie affection pour elle. De comprendre que le respect de ses normes, ses codes, son esthétique, nous grandit, ajoutant à notre perception du monde et donnant à nos émotions des mots qui les cernent. Pourquoi se battre pour une langue dont on n'est pas amoureux et dont on use comme d'un objet utile et non comme un supplément d'âme? Alors, à quel titre les allophones prendraient-ils le relais et assureraient-ils l'avenir du français au Québec, alors qu'ils observent avec quelle désinvolture nous la traitons nous-mêmes?

En y mettant les formes, j'ai fait remarquer à la nouvelle propriétaire asiatique du dépanneur près de chez moi: «You will have to learn French.» Elle m'a répondu tout sourire: «Sorry, no time!»...

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