De la posture morale à la dérive grotesque

Avec son film Idiocracy, sorti en 2006, Mike Judge a donné des ailes au concept d’idiocratie qui nomme ces sociétés trop influencées par le vide, les jugements moraux à l’emporte-pièce et la censure qui en découle, au point d’en devenir aussi grotesques que dangereuses.<br />
Photo: Avec son film Idiocracy, sorti en 2006, Mike Judge a donné des ailes au concept d’idiocratie qui nomme ces sociétés trop influencées par le vide, les jugements moraux à l’emporte-pièce et la censure qui en découle, au point d’en devenir aussi grotesques que dangereuses.

Ça prend parfois une pause autour d'une bière pour mettre les choses en perspective, pour évacuer du débat un peu d'émotion et, pourquoi pas, paradoxalement, pour ouvrir les yeux.

C'est en tout cas ce qu'a offert cette semaine la bière Boris, une marque québécoise un tantinet branchouillée, en forçant la réflexion après s'être retrouvée pendant une cinquantaine de minutes le centre d'intérêt dans les espaces numériques de communication. Malgré elle.

On décapsule et on revient en arrière. Lundi après-midi, sur la page de ses fans dans le réseau de socialisation Facebook, la brasserie Licorne du Québec, qui fait fermenter la boisson dite rebelle depuis quelques semaines dans une usine de Saint-Hyacinthe — avant, le contenu était importé d'Alsace —, envoie à ses 7000 admirateurs une petite blague à saveur littéraire: «L'alcool tue lentement... mais on s'en fout parce qu'on est pas pressés!» (sic)

La citation n'est pas attribuée à son auteur, Georges Courteline, un dramaturge et romancier français qui tenait salon dans le Paris de la fin du XIXe siècle et qui, avec cette formule comico-éthylique, a inspiré quelques Bourvil, Fernandel et Pierre Dac au début du siècle suivant. Mais, finalement, ce n'est pas contre l'absence de référence que les internautes se sont mobilisés. Que non!

De manière épidermique, la communauté numérique sort de ses gonds en 48 minutes chrono pour dénoncer le message de la brasserie. On évoque le «mauvais goût» du propos. On parle d'irresponsabilité de l'entreprise qui, en 71 caractères, vient de mettre en péril son image, pourrait être sanctionnée par ses consommateurs et mérite d'être clouée au pilori de la nouvelle condition humaine en format numérique pour ce dérapage, tel que qualifié par l'ensemble des commentateurs en ligne.

Sur Twitter, où la polémique s'est rapidement déplacée, une voix dissonante se fait entendre: «C'est drôle des gens qui suivent des marques de bière dans Facebook. Bizarre.», écrit un internaute.

Dans les pages du Devoir, l'ex-publicitaire et désormais prof aux HEC Jean-Jacques Stréliski se désole devant le surdimensionnement de la vague morale qui vient de s'abattre sur la bière Boris. Vague qui, selon lui, confirme l'entrée de notre époque dans l'ère de «l'idiocratie». Et, malheureusement, on ne peut que lui donner raison.

Ce serait un des effets pervers de la numérisation des rapports sociaux qui ferait craqueler les fondements de la liberté d'expression sous le poids d'une masse qui répand désormais, à la volée, des jugements moraux dans les nouveaux espaces de communication.

Elle le fait sur la bière, oui, mais également sur les vedettes, la politique, l'environnement, l'éducation, l'immigration, l'état du béton dans les villes... Elle le fait par besoin, par conviction, par plaisir, mais aussi pour respecter les codes en vigueur dans les réseaux sociaux, des outils qui incitent les internautes à produire chaque jour une succession de messages pour confirmer leur existence. Que ces messages soient pertinents ou non.

L'abondance, même si elle peut désoler, fait toujours sensation. Dans les minutes qui ont suivi l'attaque, la marque Boris a rapidement retiré de la Toile sa formule littéraire et litigieuse, la remplaçant par un autre message, «Tempête dans un verre de Boris», suivi d'un lien pour aller écouter la chanson Loving You de Minnie Riperton, un classique pop sirupeux de 1975 dont la légèreté n'a toutefois pas été suffisante pour faire oublier l'essentiel: en rappelant Courteline à notre bon souvenir, Boris a finalement fait la démonstration que la censure peut aujourd'hui s'opérer sous le couvert de la liberté d'expression, et surtout qu'en fermant les yeux devant ces hordes d'internautes aux desseins lénifiants, le réveil pourrait bien être brutal.

Marshall McLuhan, dont l'année du centenaire a été soulignée cet été, avait vu juste en qualifiant «l'indignation morale» de subterfuge «qui donne de la dignité aux idiots». C'était quelque part dans les années 60.

Le «présentisme», défini dans les dernières années par le philosophe français Jean-Louis Servan-Schreiber, ce travers de notre époque attisé par les technologies, qui induit des réactions immédiates et instantanées, sans recul, sans réflexion, qui encourage la production de micro-messages à l'espérance de vie numérique de moins de trois heures, qui magnifie les mouvements de foule en format binaire, vient donner du carburant à cette équation dont le réalisateur américain Mike Judge se gausse dans son film Idiocracy.

La bibitte cinématographique est sortie en 2006. Elle a donné des ailes au concept d'idiocratie qui nomme ces sociétés trop influencées par le vide, les jugements moraux à l'emporte-pièce et la censure qui en découle, au point d'en devenir aussi grotesques que dangereuses.

Le film résume sa pensée en une phrase, «Le futur est écervelé», et passe par l'Amérique de... 2506, pour finalement porter un regard cynique sur les dérives du présent et surtout sur les conséquences à long terme des esprits réflexifs qui, tristement, restent trop silencieux face aux dérives moralisantes qui se multiplient autant dans les espaces numériques qu'ailleurs dans la société.

Bien sûr, Idiocracy est une comédie satirique, rien de plus, que le journal The New York Times a toutefois qualifiée l'an dernier de «film culte». Et, forcément, c'est le genre de divertissement qui se savoure bien avec... une bière.

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6 commentaires
  • Nasboum - Abonné 17 septembre 2011 07 h 38

    idiocratie

    Quand tu sais que tu vas te faire emporter par les courants de l'idiocracie numérique, tu te retires de ce monde. Bref, tu t'enlèves de Facebook, tu fermes ton compte Twitter and tu reviens à l'essentiel. Mais j'ai l'impression que c'est devenu une drogue pour la plupart d'entre nous, incluant les entreprises qui pensent y mousser leurs ventes. Quel monde stupide!

  • Marc L - Abonné 17 septembre 2011 10 h 28

    Rectitude politique et mode

    Dans notre société la bête rectitude politique est devenu la nouvelle éthique. Plus besoin d'argument pour ou contre une position quelconque, on ne prend pas le temps de mettre la situation dans son contexte, on se contente de de se demander si la chose à juger est conforme à ce qui est la mode des bien-pensants. Si oui, on l’encense et sinon on la voue aux gémonies. Ce qui au départ, ne se veut qu'un mot d'esprit à lire au second degré devient une déclaration formelle à prendre à la lettre. Comme disait les anciens : Beati pauperes spiritu !

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 17 septembre 2011 10 h 34

    Un monde stupide (Nasboum), oui...

    mais il y en a toujours un autre à côté, bien plus vaste qu'on pense et quelques fois le deux se chevauchent...

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 17 septembre 2011 12 h 14

    Histoire de parvis

    Il y a 50 ans et plus, le commérage de village se faisait sur le parvis des églises. Il est normal qu'on le retrouve sur la grande toile. Si le parvis n'en est que plus grand, les propos n'en sont pas davantage brillant. Et vogue la galère !

  • Jacques Morissette - Inscrit 17 septembre 2011 14 h 47

    Je viens juste de regarder ce film.

    Une comédie satirique qui donne froid dans le dos.