Essais québécois - Quelle laïcité pour le Québec ?

Jean-Marc Piotte<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Jean-Marc Piotte

La Commission Bouchard-Taylor, en 2008, a contribué à faire baisser la pression dans le dossier des accommodements raisonnables, mais n'a pas résolu grand-chose. La plupart de ses recommandations, inspirées par le concept de laïcité ouverte, ont été tablettées par le gouvernement Charest qui, depuis, tente mollement d'étouffer l'affaire.

Pourtant, les enjeux soulevés par la crise des accommodements raisonna-bles sont importants. Ils concernent la place du religieux dans l'espace public et, par conséquent, posent la question du type de laïcité souhaité par la société québécoise. L'affaire est complexe et divise les Québécois. Même dans le camp de la gauche, les avis divergent.

Le Québec en quête de laïcité regroupe douze essais sur la question, signés par des intervenants adoptant, selon les mots de Normand Baillargeon, une «perspective libérale, de gauche ou progressiste». Ces auteurs, cependant, ne s'entendent pas. Si certains d'entre eux appuient la laïcité ouverte promue dans le Rapport Bouchard-Taylor, d'au-tres se font les défenseurs d'une laïcité «tout court», qui rejette toute manifestation du religieux dans les instances étatiques et dans les institutions publiques.

«S'il y a débats, pour commencer, c'est parce qu'aucune réponse ne s'impose véritablement», note Jean-Marc Piotte. J'avoue, ici, ma propre ambivalence à cet égard. D'abord partisan de la laïcité ouverte, je flirte de plus en plus avec la solution de la laïcité stricte, sans parvenir à trancher avec résolution.

La vraie neutralité


Le sociologue Guy Rocher présente l'argumentaire le plus solide en faveur de la laïcité stricte. «La laïcité, explique-t-il, est une manière de dire et de pratiquer la totale neutralité de l'État en matière religieuse.» Ce dernier, en effet, doit reconnaître qu'il n'a pas la compétence «pour régir les convictions des citoyens en ce qui a trait à la religion» et que son autorité, en démocratie, n'est que sociale et historique, c'est-à-dire humaine. Sur la religion, il n'a donc rien à dire, ni pour la promouvoir ni pour la nier. Il protège, cependant, la liberté des con-sciences puisqu'il n'impose ni ne favorise aucune conviction à cet égard.

En pratique, cela signifie que l'État affirme sa laïcité dans une charte, qu'aucune de ses lois ne prétend s'inspirer de la religion ou de l'athéisme, que les partis politiques ne sont pas autorisés à briser cette neutralité, que les biens et immeubles de l'État sont exempts de signes religieux (ni crucifix ni prière) et que «tout le personnel de l'État et des institutions publiques doit s'abstenir de faire part de ses croyances religieuses en portant des signes ou des vêtements ostentatoires». L'État, ainsi, respecte la liberté de conscience de ses agents en ne leur imposant aucune conviction, mais ces derniers doivent en retour respecter la neutralité de l'État.

Aux partisans de la laïcité ouverte qui soulignent que cette dernière mesure risque d'imposer à certains croyants de quitter leur emploi, Rocher réplique qu'elle pourrait au contraire «constituer une voie d'intégration civique» en réunissant tout le monde autour de la valeur de la séparation de l'État et des religions. Daniel Baril, Marie-Michelle Poisson et Louise Mailloux vont dans le même sens, mais en empruntant une rhétorique antireligieuse souvent irritante.

Neutralité et droits individuels


Le philosophe Daniel Weinstock présente, lui, le meil-leur argumentaire en faveur de la laïcité ouverte. La neutralité de l'État est essentielle, écrit-il, mais le respect des droits individuels l'est aussi. En ce sens, il convient de «ne pas sacrifier les droits individuels au-delà de ce qui est strictement nécessaire afin d'assurer la neutralité de l'État». Le port de signes religieux par un agent de l'État n'est donc pas un problème si cet agent «se comporte dans l'exercice de ses fonctions avec professionnalisme, impartialité, et avec un égard égal vis-à-vis de toutes les personnes à qui il prodigue des services».

Les accommodements ont toutefois des limites. Ils ne doivent pas remettre en question la neutralité de l'État, la sécurité des citoyens, le bon fonctionnement d'une institution et doivent être compatibles avec les droits et libertés garantis par les chartes canadienne et québécoise. Ce modèle exige une approche au cas par cas certes plus complexe que le modèle de la laïcité stricte, mais la simplicité, explique Weinstock, peut con-finer au simplisme «lorsqu'elle simplifie à outrance la réalité morale à laquelle ce processus s'applique».

La laïcité ouverte, au fond, repose sur un principe assez simple. «À condition qu'une pratique, une forme de vie ou un ensemble de croyances ne violent pas les droits et libertés fondamentaux d'autres citoyens, résume Weinstock, ils doivent être admis dans la sphère publique.» Françoise David, Michèle Asselin et Ruba Ghazal, avec des nuan-ces, sont d'accord.

Jean-Marc Piotte, pour sa part, n'est pas contre les accommodements, mais, avec Jean-Marc Larouche, il plaide en faveur de l'accommodement interculturel. «L'interculturalisme, écrit-il, requiert des échanges et des accommodements de part et d'autre.» La société d'accueil doit faire des efforts (intégrer des membres des minorités culturelles dans la fonction publique, cesser de financer les écoles privées pour permettre un vrai brassage culturel et social), mais les communautés liées par la religion doivent accepter de moderniser leur foi.

Le cours Éthique et culture religieuse, quoi qu'en pensent Baril, Mailloux et Poisson, peut contribuer à l'intelligence de cette conversation démocratique. Par son approche culturelle, et non confessionnelle, de la religion, explique Louis Rousseau, il «transforme la sphère de la pratique religieuse en espace patrimonial, en legs mémoriel à partager» et «servira simultanément à initier les jeunes issus d'aires culturelles non chrétiennes à l'héritage majoritaire de leur société d'adoption, tout en faisant découvrir à cette majorité l'univers religieux particulier de ces derniers».

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louisco@sympatico.ca

 
22 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 17 septembre 2011 10 h 27

    Se rappeler

    Bon de se rappeler que toutes les religions sont fausses.

    C'est vrai !

    Qui sait ?

  • Geoffroi - Inscrit 17 septembre 2011 13 h 45

    Quelle laïcité pour le monde?

    « La laïcité ne nous a pas été donnée comme une révélation. Elle n'est sortie de la tête d'aucun prophète; elle n'est exprimée dans aucun catéchisme. Aucun texte sacré n'en contient les secrets, elle n'en a pas. Elle se cherche, s'exprime, se discute, s'exerce et, s'il faut, se corrige et se répand.»

    Claude Nicolet

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 17 septembre 2011 14 h 16

    Pas complètement d'accord

    Ayant assisté à toutes les rencontres animées par Normand Baillargeon sur la laïcité au Québec, j'ai pu prendre connaissance des arguments retenus ici par M. Baillargeon au nom de M. Piotte, tant au sujet de la laïcité dite «ouverte» que de celle dite «laïcité tout court». M. Piotte me semble bien rendre compte de l'opinion du sociologue Guy Rocher d'une part (laïcité tout court) et du philosophe Daniel Weinstock (laïcité ouverte) d’autre part.

    J'ai cependant hâte de lire son essai pour vérifier si M. Piotte envoie promener du revers de la main des intervenants comme Baril, Mailloux et Poisson dont plusieurs arguments ont rejoint, selon moi, l'argumentaire de fond de M. Rocher. Et surtout savoir ce qui amène M. Piotte à faire l'apologie du cours Éthique et culture religieuse, programme de propagande «multiculturaliste» à la Trudeau, visant clairement à faire accepter à la population (majoritairement montréalaise) les accommodements dits raisonnables prônés par Bouchard et Taylor.

    Plusieurs auteures, surtout féministes, ont tant et tant souligné le danger que court l’égalité entre les hommes et les femmes dans un Québec où des femmes voilées côtoient déjà, dans notre Fonction publique, des Québécoises qui parfois se battent depuis une quarantaine d’années pour cette égalité foncière qui est loin d’être atteinte de nos jours. Et dans une alocution de Me Julie Latour, prononcée en 2010 : «La protection juridique de la laïcité : essentielle au maintien de la cohésion sociale», cette ancienne bâtonnière du Barreau de Montréal attire l’attention sur les dangers juridiques d’une laïcité dite ouverte. Il est facile de trouver son intervention sur Google. Je recommande fortement sa lecture.

    Jean-Pierre Audet

  • Jean Laberge - Inscrit 17 septembre 2011 18 h 00

    L'antillibéral

    Le problème de la laïcité reproduit celui de la démocratie: la tyrannie de la majorité sur la minorité. Un débat «démocratique» est engagé. Des représentants de la laïcité ouverte affrontent ceux de la laïcité stricte. En bout de piste, le gouvernement décidera «au nom du peuple» et «l’intérêt général», ou un vote se tiendra sur la question, et la «règle de la majorité» tranchera au nom encore une fois du «peuple», de l’intérêt général, du bien commun, etc. Le résulta du vote décidera pour tout le monde, la minorité dissidente incluse. Les tenants de la laïcité stricte appellent de leurs vœux l’intervention de l’État. Ils adoptent une conception de la «liberté positive», contrairement aux tenants de la «liberté négative» que sont les partisans de la laïcité ouverte. Comme l’a montré I. Berlin, ces deux concepts sont irréconciables. Et pourtant, la démocratie en retiendra l’une au détriment de l’autre et ce, au nom du peuple, du bien commun, l’intérêt général, etc. Dans tous les cas, ce sont les tenants de la liberté positive qui l’emporteront car ils connaissent soi-disant mieux l’intérêt général et supérieur de l’État.

  • Marie-Claude Langlois - Abonnée 17 septembre 2011 23 h 15

    Et si on avait un intellectuel à la tête de l'État?

    Lorsqu'il fut question d'abolir la peine de mort, Pierre Elliott Trudeau savait très bien que s'il y avait un vote libre, son projet ne passerait pas, comme le disaient tous les sondages. Alors Trudeau a simplement dit : Je chasserai du parti libéral tous ceux qui s'opposeront au projet de loi... Et sa loi fut votée.

    Des fois, une élite éclairée est plus efficace que la démocratie... À condition qu'elle arrive au pouvoir.

    J'ai été abasourdi d'apprendre ces derniers jours que, selon un sondage sérieux, il n'y a pas plus de 1 % des Américains qui voteraient pour un candidat qui se déclarerait athée. Faut-il rappeler que les USA sont les plus grands producteurs de pornographie et les pires colonisateurs du monde?