Foodies végétaliens

Mathieu Gallant et David Côté, deux jeunes adeptes de l’alimentation vivante, au lancement de leur livre Crudessence cette semaine. «On ne veut rien enlever aux gens, on veut juste ajouter du vert», insiste Mathieu.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Mathieu Gallant et David Côté, deux jeunes adeptes de l’alimentation vivante, au lancement de leur livre Crudessence cette semaine. «On ne veut rien enlever aux gens, on veut juste ajouter du vert», insiste Mathieu.

Était-ce le tartare de girolles sur julienne de frites croquantes ou le gaspacho de concombre à l'ananas et coriandre? Peut-être ai-je abusé du pain à la farine de pistache. À moins que le dessert inspiré du chef pâtissier Patrice Demers — des pommes vertes avec un chocolat blanc «véganisé», coiffées d'un sorbet aux pommes et d'un filet d'huile d'olive — ne m'ait achevée. Quoi qu'il en soit, j'ai mis 24 heures à me remettre de ce repas tout végétal. Plus capable d'encaisser, même un yogourt nature. Et je dois ajouter que je n'avais pas bien mangé comme ça depuis des lunes...

Les soirées «Vegans presque parfaits» sont une initiative privée de végétaliens, ces puristes qui combattent le «végétarisme mou», une expression fourre-tout dénaturée par le poisson et le poulet.

Pour les végétaliens, la ligne de démarcation est assez simple, même si elle leur complique beaucoup la vie: aucun produit d'origine animale, sans oeufs ni produits laitiers, et même, parfois, pour les purs et durs, sans miel. Le Guide alimentaire canadien? Si vous voulez les faire rigoler, mentionnez-le à vos risques et périls. De la propagande gouvernementale qui fait l'affaire de l'UPA.

Hormis deux ou trois adresses à Montréal (Aux Vivres, Crudessence), les foodies végétaliens n'ont presque pas le choix s'ils veulent sortir du cercle infernal des pâtes ou de la double salade verte (cela s'applique aux végétariens aussi): ils doivent se recevoir entre eux.

C'est par Twitter que l'invitation m'a été lancée et par la magie des affinités alimentaires que je me suis retrouvée assise entre un doctorant en philo — plus précisément en psychologie morale — et sa femme blogueuse (Penseravantdouvrirlabouche.com), écolo-mutante du marketing au militantisme. Oui, nous étions bien sur le Plateau.

J'ai appris de nouveaux mots: «welfarisme» (pour le bien-être animal) et «abolitionnisme» (contre la propriété privée des animaux basée sur l'exploitation et l'esclavage). J'ai découvert de nouveaux produits, comme le «egg replacer», et de nouveaux bidules, tel le «spiralizer» (pour faire des spirales de légumes). Nous avons parlé éthique, c'est chic, et bu des bulles du Québec, locales en plus d'être plutôt buvables.

D'est en ouest


Bon, je vous vois venir, ce serait plus simple de rire des apparences plateau-bobo-intello-bio-grano de végétaliens qui refont le monde une bouchée à la fois que d'essayer de décortiquer leur démarche. Mais ces jeunes trentenaires ont gagné mon respect. Ils votent avec leur fourchette, le seul véritable pouvoir qui reste à la gauche-écolo lorsque ses droits les plus fondamentaux (l'air qu'elle respire, l'eau qu'elle boit et le parti au pouvoir à la solde des — inscrivez ce qui vous vient — minières, gazières, lobbys divers...) sont bafoués.

Et c'est un pouvoir équitable quand on réalise que chaque individu autonome possède plus ou moins le même: celui de décider ce qu'il achète, quel type d'agriculture il encourage, quel genre de fumier (compost?) il préfère fréquenter. Et de quelle façon il garnit son assiette.

Que ce soit pour des raisons éthiques, écologiques, politiques ou de santé, ces jeunes «militent» trois fois par jour avec leurs choix. Et si on creuse sa tombe avec ses dents, ils sont bien décidés à ne jamais coûter un sou au système de santé public.

Pour Dominique Dupuis comme pour Mariève Savaria, deux jeunes consultantes en diététique membres des «Vegans presque parfaits» et qui travaillent aussi bien en milieu hospitalier ou scolaire qu'avec des prestataires de l'aide sociale dans HoMa, la passion qui les anime est contagieuse. Et à goûter leurs recettes, je ne m'étonne pas qu'on les demande en mariage sur leurs blogues.

Qu'on en fasse une posture morale ou une idéologie économico-socio-politique, le végétalisme fait peur, comme les sectes, Québec Solidaire, une niche jusqu'au-boutiste qui peut éloigner plutôt que rassembler: «Je ne parle jamais de végétalisme dans mes cours, je prône une cuisine "santé"», me glisse Dominique, qui en a soupé de se faire demander: «Tu manges quoi comme protéines?» et qui a publié un livre de recettes à compte d'auteur pour aider ses étudiants à s'y retrouver avec les légumineuses et le seitan.

«C'est certain qu'on doit s'expliquer, se justifier [soupir], y a encore beaucoup de désinformation concernant les protéines. Bien des choses sont dépassées en nutrition. Et on n'est pas sur la côte Ouest...», convient cette jeune femme sportive et enjouée.

La côte Ouest... leur eldorado. Au téléphone, le (bien nommé) chef québécois Éric Lechasseur m'explique que ses deux restaurants macro-vegan-bios Seed, à Los Angeles, attirent une clientèle de plus en plus diversifiée, de 15 à 60 ans. Lui-même macrobiotique (une variante nippone, yin-yang, du végétalisme) depuis 1993, Lechasseur s'est tourné vers cette forme d'alimentation lorsque sa femme a été diagnostiquée d'un cancer des ovaires. Si vous êtes oncologue, sautez au prochain paragraphe. Elle s'est guérie sans chirurgie ni chimio.

Quant à Éric, son eczéma aigu résistant aux injections de cortisone trois fois par semaine a totalement disparu en trois mois: «Ici, c'est très facile, dit-il, tous les restaurants, même les tacos trucks, offrent des plats végétariens et les végétaliens ont aussi du choix presque partout. Ce n'est pas comme au Québec, cela fait partie de la culture.»

Ex-chef personnel de Madonna, de Tobey Maguire et de Leonardo DiCaprio, Lechasseur a la cote. Il s'est fait connaître au Québec grâce à Ricardo à la télé et au 2e prix que lui a valu son «faux foie gras sauce porto» à base de tofu soyeux.

«Les mentalités évoluent moins vite que la cuisine. Les vedettes sont souvent à l'avant-garde car leur corps et leur image sont des outils de travail. Parfois, elles doivent gagner ou perdre du poids pour un rôle, mais pas n'importe comment», me dit-il.

En attendant de pouvoir me payer Éric Lechasseur comme chef perso, je vais chez Crudessence.

Des orthorexiques souples


Crudivore au Québec? Le pari semble impossible à tenir avec notre climat extrême, et pourtant, l'entreprise Crudessence promeut cette forme d'alimentation végétalienne et vivante. Quatre ans plus tard, deux restos, un traiteur, une école, deux comptoirs, un jardin sur le toit du Palais des Congrès, une tonne de compost par semaine et un livre de recettes depuis quelques jours, Crudessence emploie 70 personnes qui ont fait de l'alimentation vivante un mode de vie.

Si jamais je suis hospitalisée, je veux du Crudessence sur mon plateau-repas, sauf pour une intervention aux molaires, et encore... ils font des soupes. «L'alimentation vivante régénère, désintoxique et conserve», m'explique Mathieu Gallant, 31 ans, prof de yoga et de méditation, cofondateur avec David Côté. «Parfois, des gens viennent ici et on ne les revoit que quelques années plus tard, quand ils sont malades. La graine qu'on plante, on ne sait pas quand elle va germer.»

Les crudivores se nourrissent de germinations, de noix, ne consomment rien de cuit, ni pain, ni tofu, même leur pâté chinois (un délice) est cru. Tout est vitaminé, déshydraté, coloré, très créatif, festif. «Aux gens qui me disent qu'ils ne veulent pas lâcher le rôti de boeuf, moi, je réponds: "C'est parfait! Mais ajoute du persil autour!" On ne veut rien enlever, mais ajouter du vert!», rigole Mathieu. De fait, les crudivores vont puiser beaucoup de leurs vitamines et acides aminés dans les feuillages verts, kale, bettes à carde, épinards. Crus.

«L'alimentation, c'est émotif, a constaté Mathieu. On peut agir facilement sur ce qu'on mange mais c'est bourré de résistances, de traumatismes, de croyances, de culture et de souvenirs d'enfance. Quand on touche à ça, tout brasse.»

Lorsque je lui demande s'il pourrait coucher avec une carnivore, il sourit: «Ma blonde est crudivore. Mais c'est comme pour n'importe quoi, on pourrait parler d'atomes crochus.»

Mathieu sait trop bien que les choix alimentaires divisent et il se fait un devoir de manger des patates pilées lorsqu'il va souper chez ses parents. «Je n'essaie pas de convaincre. Je partage une salade avec eux et je fais exprès pour manger comme eux, sauf la viande. Ma philosophie n'est pas une diète. Je ne suis pas dogmatique ou sectaire. On s'adapte.»

Mathieu compare l'alimentation vivante au yoga: «Tout le monde en fait maintenant! Et c'est pareil pour le cru: tout le monde en mange un peu. Mais nous, on essaie d'être cohérents avec l'achat local et le bio, d'avoir une approche écosystémique, sociale, économique. C'est pour ça que le volet éducation est si important pour nous. On veut redonner le pouvoir aux individus.»

Encore faut-il qu'ils aient le goût du pouvoir.

***

Et les zestes

Adoré: le livre de recettes crues, croquantes et craquantes Crudessence (Éditions de l'Homme). Toutes les recettes du resto y sont: leur pâté chinois, leur BLT, les tagliatelles de courgettes au pesto de pistaches, leurs rouleaux printaniers ou sushis au cari; et aussi leurs desserts absolument décadents: tarte à la lime, gâteau au faux-mage et bleuets, mousse au chocolat. Sans oeufs, sans crème, sans cuisson... L'introduction explique bien la mission de cette PME québécoise. Pour les cours: www.crudessence.com.




Porté: des Converse pour mon souper «vegan». Pas pris de chance avec les chaussures de cuir...

Découvert: «Insolente Veggie», le blogue d'une végétalienne française extrémiste, obsédée et très, très méchante. Surtout comique. Elle décortique tous les clichés dérivés. http://insolente0veggie.over-blog.com.

Aimé
: l'article «Les végétaliens sont-ils de meilleurs amants?» sur le site «Les Inrocks» (16 août 2011). Apparemment, oui! Et c'est le meilleur moyen de propager cette diète. «La conversion par le sexe, voilà un programme politique efficace, peut-on lire. Le cru serait une source d'énergie insoupçonnée et décuplerait les pouvoirs sexuels»... Ils ont de la sève dans le crayon.

Visité: les blogues de mes commensaux «vegans». Pour ceux qui veulent goûter aux recettes de notre repas et visionner le tout: http://veganspresqueparfaits.com. On trouve aussi des recettes délicieuses sur les blogues de Dominique Dupuis et Mariève Savaria. J'aime aussi le blogue de Babette: «Vegan à Montréal».

Obtenu: la recette complète du faux foie gras d'Éric Lechasseur. Elle est sur mon blogue.




Apprécié
: la nouvelle émission sur l'agriculture animée par l'agronome Pascale Tremblay à Télé-Québec, On est tous dans le champ. Excellente. Je m'abonne, tous les mardis à 19h30. Et le «paysan» Jacques Proulx, invité régulier, est toujours aussi pertinent. La première portait sur le bien-être animal. Le Québec est encore loin derrière l'Europe à ce sujet. À visionner.

***

http://blogues.chatelaine.com/blanchette

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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6 commentaires
  • Socrate - Inscrit 16 septembre 2011 07 h 46

    composts

    La graines de lin trop rôties ne sont pas du tout digestibles et ne servent tout au plus qu'à composter les nouvelles mythologies intestinales des vieilles granolistes sans dentiers.

  • Danielle Bourdages - Inscrite 16 septembre 2011 11 h 49

    Besoin de clarté

    "Qu'on en fasse une posture morale ou une idéologie économico-socio-politique, le végétalisme fait peur, comme les sectes, Québec Solidaire, une niche jusqu'au-boutiste qui peut éloigner plutôt que rassembler:"

    Je ne comprends pas cette phrase. Mal construite. Vous pourriez reformuler ?

  • Archiloque - Inscrit 16 septembre 2011 12 h 17

    Énormité

    "Elle s'est guérie sans chirurgie ni chimio."

    Je n'en crois pas un traître mot, ça me rappelle les fanatiques qui croient pouvoir guérir en priant.

  • Bonjour chez vous - Inscrit 17 septembre 2011 11 h 42

    Belle chronique

    Encore une fois une chronique intéressante madame Blanchette. Une chronique n'est pas un article scientifique. Et nous n'avons aucune obligation de croire ce que prétend monsieur Lechasseur et cela s'applique à lui.

    Un repas végétalien, cela m'intéresse. Adopter ce mode de vie et ce militantisme à ce point ? Absolument pas, sauf qu'il faut aller un peu plus vers là. Et alors quoi ? Cela ne va pas garantir de ne jamais rien coûter au système de santé public ni des guérisons de cancer ou de simple eczéma mais cela pourrait être plus sain et aider à la prévention et la réduction des coûts.

  • Myriam Arsenault-Jacques - Inscrite 19 septembre 2011 15 h 46

    Assez!

    Ah, c'est Plateaupithèques avec leur alimentation vegan cru bio écolo et tout ce qui va avec. Comme si leur truc leur était apparu miraculeusement dans un livre de Singer et un documentaire savant. Quand un truc devient hip et commercialisé, c'est le début de la fin. Il y a ces "fashion vegans" du Plateau qui se boivent du vin à 25$ la bouteille et se paient des sacs Matt