Essais québécois - Michel Jean en mission

Le journaliste Michel Jean a travaillé à Radio-Canada et à TVA.
Photo: Robert Etcheverry Le journaliste Michel Jean a travaillé à Radio-Canada et à TVA.

Avant de devenir coanimateur de l'émission J.E. au réseau TVA en 2005, Michel Jean a été journaliste à Radio-Canada. À ce titre, il a couvert plusieurs événements marquants comme la tragédie des Éboulements en 1997, les attaques du 11 septembre 2001, la guerre en Irak et la crise haïtienne de 2003, ainsi que le tsunami dans l'océan Indien en 2004. Jean a raconté ces expériences et quelques autres, en 2008, dans Envoyé spécial (Stanké). Cet ouvrage, un des meilleurs livres sur le journalisme parus au Québec ces dernières années, paraît cette saison, sous une belle couverture, en édition de poche aux éditions 10/10.

Journaliste, Michel Jean est aussi romancier et maîtrise l'art du récit. Dès les premières pages d'Envoyé spécial, le lecteur est plongé dans une atmosphère empreinte à la fois de gravité et de fébrilité. Des dentiers, des perruques, des montres et des bijoux gisent sur le sol, près des cadavres. «Même si la perspective de me retrouver face à autant de victimes est loin de me réjouir, avoue Michel Jean, je suis fébrile. L'adrénaline coule dans mes veines. Comme l'a déjà dit mon ancien patron, nous, les journalistes, sommes comme les médecins. On ne souhaite pas que les gens tombent malades. Mais c'est quand ils le sont que nous pouvons opérer.»

Nous sommes alors en 1997, année de la tragédie des Éboulements, lors de laquelle 43 membres du Club de l'âge d'or de Saint-Bernard, en Beauce, et un chauffeur d'autobus ont trouvé la mort. Pour illustrer le travail du journaliste, Jean joue du contraste entre l'énergie que doit déployer ce dernier pour faire son travail et l'atmosphère funèbre qui règne sur les lieux.

Cet épisode, raconté d'émouvante façon, donne le ton à l'ouvrage. La méthode de Michel Jean consiste à revenir sur ses principales missions à l'étranger, pour nous remettre en mémoire certains des faits marquants de l'actualité internationale des quinze dernières années, et à insérer dans ses récits des considérations sur le métier de journaliste. Le résultat est un livre captivant qui se lit comme un roman d'aventures vraies et comme une introduction au journalisme.

Quand il évoque, par exemple, sa couverture des événements du 11 septembre 2001, Jean en profite pour rappeler l'importance du travail des recherchistes et la nature profondément humaine, c'est-à-dire émotive, du travail journalistique. À New York, après sa journée de travail, Jean regarde l'effondrement des tours qui passe en boucle à la télé. «Étendu en silence dans une chambre sans lumière, écrit-il, je regardais la télé pendant que des larmes coulaient lentement de mes yeux.»

La fonction d'envoyé spécial réclame pourtant des nerfs à toute épreuve. En 2003, Jean couvre la crise haïtienne. En théorie, il reste encore deux ans au mandat d'Aristide, mais le pays est dans une situation de quasi-guerre civile. À Port-au-Prince, dans la rue, le journaliste aperçoit une bande de «chimères», des jeunes férocement partisans d'Aristide. Avec son caméraman, il s'approche pour les interviewer. La situation est tendue. Le chef de la bande, drogué, semble sur ses gardes. «Ses yeux se resserrent, se durcissent, raconte Jean. Il met sa main droite dans son dos et, d'un geste vif, sort un pistolet. En une seconde, l'arme est pointée sur mon visage, directement sur moi.»

Le journaliste, malgré tout, poursuit sa mission. L'affaire, explique-t-il, n'est pas facile. En plus d'avoir à supporter cette tension, il doit faire comprendre aux téléspectateurs les grands enjeux de la situation sociopolitique haïtienne en deux-trois minutes, alors que lui-même n'en est pas un spécialiste. Il est bien conscient, de plus, que «la caméra déforme parfois la réalité» et qu'il «arrive qu'en se fixant sur une partie de la réalité et en ignorant le reste, elle amplifie les événements, les situations» ou, dans d'autres cas, n'arrive pas à communiquer le degré d'intensité. Il faut bien, pourtant, essayer de dire et de montrer le réel.

Après de multiples tentatives, Jean finit par obtenir une entrevue avec Aristide. Ce dernier lui remet alors une carte professionnelle. «Quel président a besoin d'une carte professionnelle, s'étonne Michel Jean. À qui peut-il bien les donner? [...] J'imagine que cet homme-là a besoin de se convaincre qu'il est bel et bien président.» Le bon journalisme consiste aussi à épingler l'anecdote révélatrice.

En 2004, Michel Jean couvre les ravages du tsunami. Il choisit de le faire à partir du Sri Lanka, parce que «trois cent mille Tamouls d'origine sri-lankaise vivent au Canada». En 2006, il est envoyé au Liban, bombardé par Israël. Pour accrocher les téléspectateurs québécois, il traite des événements en racontant l'histoire des El-Akhras, une famille montréalaise en vacances au Liban dont sept membres ont péri sous les bombes. L'angle local, explique-t-il, donne du sens à des événements qui peuvent nous paraître étrangers. «À travers ce drame humain qui les touchait, note le journaliste, les Québécois portaient un regard nouveau sur la crise. Un événement sans portée historique leur ouvrait les yeux.»

En 2008, pour J.E., Michel Jean mène une enquête sur le tourisme sexuel en Thaïlande, qui attire notamment, faut-il le rappeler, des pédophiles québécois. Pour découvrir la situation des victimes de ce commerce humain toléré par les autorités thaïlandaises, le journaliste se fait passer pour un client et utilise une caméra cachée. «Dans certains cas, se justifie-t-il, l'utilisation de procédés clandestins est la seule façon pour les journalistes d'obtenir l'information désirée, de faire la démonstration voulue. C'est une formule que je n'utilise jamais gratuitement.» Devant la candeur de la jeune prostituée qu'il rencontre, Jean ne cache pas son malaise. «Des deux, écrit-il, c'est moi, avec mes caméras dissimulées pointées sur elle, qui cache mon jeu.» Mais comment faire autrement pour mettre au jeu le scandale du tourisme sexuel?

Recueil de récits vrais et forts qui nous entraînent au coeur du tumulte du monde, Envoyé spécial est le livre d'un aventurier et missionnaire de l'information qui, selon la formule de Térence, sait que rien de ce qui est humain ne nous est étranger.

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louisco@sympatico.ca

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