Une vie presque parfaite

Atteinte de perfectionnisme aigu, l’épouse d’un ex-premier ministre du Canada a fait changer la couleur des moutons loués pour son garden party en Estrie. Elle les voulait tous de la même couleur.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) John MacDougall Atteinte de perfectionnisme aigu, l’épouse d’un ex-premier ministre du Canada a fait changer la couleur des moutons loués pour son garden party en Estrie. Elle les voulait tous de la même couleur.

C'est promis, je n'essaierai même plus. Et si j'échoue, je n'en ferai pas un burn-out. Les arbres poussent tout croches, les nuages floconnent en désordre dans le ciel, les mauvaises herbes bouffent le paysage chèrement paysagé, la poussière retombe mais se soulève de nouveau, le diable est dans les détails et je vais me guérir, lâcher prise, me refaire en mieux (oups, une rechute), essayer d'apprécier le wabi-sabi, un mot japonais qui célèbre l'imperfection et l'impermanence.

Je vais enfin comprendre que la perfection ressemble à la mort. Le jour où la vie me semblera parfaite, je n'y serai plus pour en profiter.

Cela dit, j'apprécie au plus haut point les perfectionnistes, surtout lorsqu'ils sont notaires, contrôleurs aériens ou chirurgiens cardiaques. Et, entre nous, sans perfectionnistes, il n'y aurait pas cette idée hautement illusoire qu'il subsiste une Arcadie possible vers laquelle programmer son GPS intérieur. Ajoutons à cette quête impossible une certaine conception de l'esthétisme, de l'ordre ou d'un idéal, doublée d'une morale interne (voire d'une éthique du travail), et nous voilà en route vers la névrose documentée. Mais le perfectionnisme ne fait pas encore partie des troubles psychiatriques. Ça ne saurait tarder.

En fait, jusqu'à la semaine dernière, j'étais persuadée d'être une perfectionniste. Et encline à y voir plutôt une qualité qu'un défaut, surtout au travail. Mais notre perfectionnisme n'est jamais aussi pénible à vivre que pour les autres. Et un perfectionniste, un vrai, est un emmerdeur, un être contrôlant, un microgérant d'estrade, un enquiquineur de première et un enculeur de point-virgule qui vous empoisonne la vie à coups de «Oui, mais».

De toute façon, le perfectionniste a toujours raison. Obnubilé par la peur de se tromper et par l'échec, il entretient une vision manichéenne de l'existence. Ou c'est bien, ou ce ne l'est pas; ou j'ai 100 %, ou je ne l'ai pas; ou c'est fait à ma façon, ou ce ne l'est pas.

Apprendre l'imperfection sur le tas

Dans son essai L'apprentissage de l'imperfection, le psychologue-philosophe et prof à Harvard Tal Ben-Shahar nous rappelle qu'il n'y a pas de bonheur possible avec le perfectionnisme comme balise. Grâce à lui, j'ai réalisé que j'ai le perfectionnisme sélectif, heureusement.

Les gratifications escomptées (un angélisme bien relatif et un sentiment de contrôler le chaos) n'équivalent pas les retombées négatives possibles comme l'anxiété, le stress, la dépression, les troubles alimentaires ou l'épuisement professionnel.

Le psy fait la distinction très nette entre les perfectionnistes et les optimalistes (une variante réaliste), beaucoup plus souples dans leurs attentes, capables d'accepter l'échec et la réussite, de prendre des risques et de s'amuser chemin faisant. C'est la différence entre le parcours en ligne droite et la ligne sinueuse, la destination et le voyage.

N'empêche, je ne peux m'empêcher de sourire en repensant aux outils de mon père dont les contours étaient dessinés au feutre sur le contreplaqué perforé de son établi, leur absence (emprunt, perte) étant instantanément dénoncée. Les vis? Classées dans leurs pots, identifiées par ordre de grandeur. Perfectionniste ou organisé?

Et cette épouse d'un ex-premier ministre du Canada qui avait exigé qu'on remplace les moutons qu'elle avait loués une fin de semaine pour «décorer» son garden party dans les Cantons-de-l'Est, par des moutons d'une seule couleur: perfectionniste ou oisive? Un peu plus et elle les faisait tondre avec un motif de feuille d'érable. Parlez-moi de commandites...

Et les créations de Jean-Paul Gaultier qu'on peut admirer en ce moment au Musée des beaux-arts de Montréal: perfectionniste ou visionnaire? «La rigidité du perfectionniste tient, au moins en partie, à son besoin obsessionnel de tout contrôler. Il s'efforce de maîtriser toutes les facettes de son existence tant il redoute que tout s'effondre s'il lâche prise. Au travail ou ailleurs, quand telle ou telle tâche doit être accomplie, il préfère s'en charger en personne», rappelle l'auteur. Une chroniqueuse à l'émission L'après-midi porte conseil racontait que l'entourage du perfectionniste se met inévitablement en mode brouillon car tout le monde se doute que le perfectionniste repassera derrière: à quoi bon s'appliquer?

«Ça va faire pareil»

Le tempo s'accélère, le monde change au quart d'heure et au quart de tour. Sale temps pour les êtres minutieux qui manquent légèrement de souplesse mentale et ne maîtrisent plus leur environnement et leur iPad2: «Le perfectionnisme posait déjà problème il y a 3000 ans; mais en ce temps-là les choses changeaient moins vite et on pouvait survivre, voire s'épanouir quand on en était atteint. [...] La rigidité mentale ne convient pas à la fluidité moderne — c'est pourquoi l'incidence de la dépression, de l'angoisse et du suicide dans la population jeune est de plus en plus élevée tant aux États-Unis qu'en Chine (qui connaît une croissance sans précédent) et un peu partout en ce bas monde», écrit encore Ben-Shahar.

Désormais, je parlerai au subjonctif de l'imparfait, j'appliquerai la loi économique du 80/20 qui consiste à consacrer ses efforts dans le 20 % du temps qui rapporte 80 % du résultat souhaité, et non pas 80 % de son temps sur les détails que personne ne remarque. Et j'essaierai d'oublier la devise de Leonard de Vinci, ce sublime illuminé: «Les détails font la perfection, et la perfection n'est pas un détail.»

J'imiterai ces tisseurs orientaux qui ajoutent sciemment un petit défaut à leur tapis, car «seul Dieu est parfait». Je me convertirai moi aussi à cette simplicité volontaire du «J'ai fait mon possible» et me surpasserai à ne pas me dépasser. Je lirai enfin Les imperfectionnistes. J'appellerai Nathalie Normandeau, mon idole de la semaine, pour qu'elle me refile des tuyaux. Je serai good enough, comme disent les Américains. Suffisamment bonne.

Et je m'en vais de ce pas me louer une quarantaine de moutons pour décorer mon champ. Des moutons tout noirs (bêlant en fa dièse), pour me sentir moins seule de ne pas faire comme tout le monde.

***

Et les zestes

Adoré:
l'exposition La planète mode de Jean-Paul Gaultier. Une boutique de luxe, sauf qu'on ne connaît pas les prix (seulement le nombre d'heures pour confectionner la robe) et qu'on ne peut pas toucher. Par contre, on peut regarder d'aussi près qu'on veut. Et si le diable est dans les détails, Gaultier est vraiment le diable en personne. Jusqu'au 2 octobre au Musée des beaux-arts de Montréal.

Entamé: Je ne suis pas une compagnie. L'intrusion des valeurs corporatives dans notre intimité, de Michel Perreault (Stanké). Pour ceux qui ont la manie de tout vouloir gérer (leur poids, leur image, leur temps, leurs émotions), qui parlent comme des firmes de relations publiques et qui sont atteints de «formatite» aiguë (des cours de tricot à la laine bio-équitable aux stages de remise en orbite de l'estime de soi), un ouvrage qui épluche la mentalité corporative et son empreinte de carbone sur l'individu. J'espère que Mme Normandeau aura le temps de le lire.

Subi:
le test de perfectionnisme soumis par Nicole Bordeleau à L'après-midi porte conseil (26 novembre 2010, Première Chaîne de Radio-Canada). 9 sur 14... J'ai encore du pain sur la planche. Je songe à l'hypnose.

Reçu:
Burn out, de Christina Maslach et Michael P. Leiter (Les Arènes), un livre qui traite du syndrome de l'épuisement professionnel et promeut les valeurs humaines au sein de toute organisation. Les valeurs économiques qui nous mènent et malmènent ne peuvent pas tout régler. Et la négligence des valeurs humaines a des conséquences économiques. Une lecture essentielle pour tous les dirigeants d'entreprise et/ou de ministère.

Souri: en lisant Comment ne pas être une mère parfaite, de Libby Purves (Odile Jacob, poches). Vous venez d'accoucher, vous êtes en congé de maternité, c'est la lecture idéale entre deux couches, séances d'allaitement ou promenade au parc. Pour apprendre à se détendre, à lâcher du lest et à ne pas viser la perfection, justement. Si vous n'avez pas le temps de le lire, la réalité se chargera de vous rappeler à l'ordre.

***

Chacun cherche son 11-Septembre

Ce matin-là, je regardais à CNN un avion fendre la seconde tour. L'animateur a hurlé: «It's a terrorist attack against the United States!» Le soir, j'étais à New York, ne me demandez pas comment; un mélange de hasard, d'histoire d'âmes, de coup de tête, de célibat et de voisine sympa qui écope du chat pendant dix jours.

Mon rédac'chef m'avait prédit que je ne traverserais pas la frontière, j'ai voulu lui prouver le contraire.

Le lendemain, le 12, je marchais «dans» Fifth Avenue, comme dans «au centre de». C'est la dernière fois que j'ai mis les pieds à New York. Je dois la naissance de mon B au 11-Septembre, mais ça, c'est aussi une autre histoire.

En attendant d'écrire le roman, les nouvelles d'Annie Dulong, dans Onze, m'ont replongée dans l'atmosphère surréaliste qui régnait dans cette ville qui s'est reprise en main en quelques jours.

L'écrivaine vous raconte les événements en dentelle, comme si vous y étiez, avant, pendant et après.

Je me rappelle surtout des avis de recherche sur les poteaux, affichés pêle-mêle, partout dans la ville.

Des milliers d'avis, avec une description, une photo, un signe particulier, un tatouage, une dent en or, comme autant de preuves tangibles de l'incrédulité, de l'angoisse, de l'amour.

C'est ce que décrit si bien Annie Dulong, qui, grâce à une bourse postdoctorale, a effectué neuf mois de recherches à New York sur l'imaginaire du 11 septembre 2001: «Il s'étonnait parfois de voir un avis de chat ou de chien perdu, comme si la vie continuait, comme s'il y avait eu un passé de chats et de chiens perdus avant ce matin-là.»

En la lisant, tous mes souvenirs sont remontés. Et j'ai encore une grosse boule, juste là.

Pour lire le blogue et admirer les photos d'Annie: http://blogue.nt2.uqam.ca/lamainlesouffle.

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http://blogues.chatelaine.com/blanchette

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9 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 9 septembre 2011 06 h 36

    Hé hé...

    Étant moi-même parfaitement imparfait, j'apprécie...

  • Nicole Vaillancourt - Inscrite 9 septembre 2011 07 h 50

    une vie presque parfaite

    je suis entièrement d'accord,et j'ai envoyé l'article à plusieurs de mes amis(es).La vie est trop courte pour perdre du temps à la contrôler...

  • Lorraine Couture - Inscrite 9 septembre 2011 10 h 41

    « Pour me sentir moins seule de ne pas faire comme tout le monde ».

    Votre chronique est pleine de douces subtilités, de perles fines.

    J’apprécie « le diable est dans les détails », « Arcadie », et j’ai ri en lisant « un enculeur de point-virgule ».

    Vous écrivez « Pour me sentir moins seule de ne pas faire comme tout le monde ».

    Vous n’êtes pas seule. René Daumal écrivait dans la Grande Beuverie :

    « Un langage clair suppose trois conditions : un parleur sachant ce qu’il veut dire, un auditeur à l’état de veille, et une langue qui leur soit commune. » Il précisait « une expérience commune de la chose dont il est parlé ».

    Je crois que vous suivez l’injonction de René Daumal
    lorsqu’il écrit dans le Mont Analogue :

    « Réponds de tes traces devant tes semblables ».

    Vous transmettez, et votre cheminement palpite, captive, se gondole, gémit, pique, espère, berce, nourrit.

    Pour notre plaisir, continuez le Travail !
    Merci de ce cadeau du vendredi, jour de l’amour et de la beauté.

  • Daniel Cyr - Abonné 9 septembre 2011 10 h 53

    Et à quand la médiocrité au banc des accusés!

    Puisqu'il faut toujours quelqu'un pour dire "oui, mais... ", vous le soulignez vous même, il faut prendre garde de ne pas glorifier la médiocrité comme ce qui est nettement dans l'air du temps. Le travail bien fait n'a plus la cote, et pourtant...! La nature humaine ayant la propension au balancement d'un extrême à l'autre, il est souvent malheureux de voir comment certaines personnes se complaisent à n'en faire et à n'en donner toujours moins sans jamais abaisser ses attentes vis-à-vis les autres. Il faut tout de même être consistant avec soi-même! Vous l'avez très bien démontré avec l'exemple des professionnels comme les médecins. Pourquoi ceux-ci devraient être sans bavure et pas les autres membres de la société, J'ai des attentes assez grandes pour ceux qui réparent mes freins, qui font pousser ma bouffe, ceux qui creusent des trous partout (clin d'oeil au dossier des gaz de schiste), etc. Une personne consciencieuse est toujours perfectionniste avec toutes les tares que vous nous montez en épingle, aux yeux d'un brouillon. "On sé ben, toé, té parfa!". Je salue par contre votre proposition à l'optimalisme!

  • Nelson - Inscrit 9 septembre 2011 17 h 14

    La phase '' La réalité et les humains sont imparfaits '' de Judith Viorst, m'ai beaucoup aidé.

    Cette phrase apparaît dans son libre ''Les renoncements nécessaires'', de Judith Viorst.

    Après cette phrase je ne plus attendu que tout ''aille bien dans le monde '', et tous les catastrophes m'apparaissent que font partie de ce que nous pouvons attendre de la race humaine imparfaite.

    Ceci-dit il faut dépenser sa vie à améliorer les choses.

    Les humains ont eu accidentellement l'intelligence, (les grains se sont fait rares chez nos ancêtres et nous avons commencé à consommer de la viande), et l'intelligence (appelé un accident empoisonné par certains) nous a fait réaliser que nous pouvons manquer de quoi survivre dans le futur, donc, on vit dans la peur de manquer et...on accumule sans cesse, tous les moyens sont bons, les guerres, les REER, exploiter les autres,etc.

    Tout ça font une histoire humaine et une réalité humaine assez imparfaites.