Bertrand Russell contre la religion

Moraliste agnostique, Russell a publié, dans les années 1920 et 1930, quelques textes dans lesquels il critique durement les religions instituées et leur influence néfaste. Il s'en prend principalement au christianisme, mais n'épargne pas le bouddhisme, l'hindouisme, l'islamisme et même le communisme. Préfacé par Normand Baillargeon, Pourquoi je ne suis pas chrétien regroupe trois de ces textes polémiques, qui continuent de faire réagir.

Russell rejette d'abord les prétendues preuves rationnelles de l'existence de Dieu. Selon lui, les arguments de la cause première (tout ayant une cause, il faut bien en arriver à la cause première qui serait Dieu), de la loi naturelle, du dessein (le monde a été fait pour donner naissance à l'humain), du fondement de la morale (il n'y aurait ni bien ni mal si Dieu n'existait pas) et du remède à l'injustice ne tiennent pas la route.

Solidement menées, les réfutations de Russell se cantonnent toutefois à un rationalisme réducteur qui rejette toute approche métaphysique ou herméneutique. Quand il relève les «défauts de l'enseignement du Christ» en soulignant que ce dernier manquait d'humanité en professant une croyance à l'enfer et au châtiment éternel ou encore en se comportant de façon cruelle avec les porcs et un figuier, Russell s'en tient à une lecture littérale peut-être amusante, mais déloyale. Son propos, parfois, est même contradictoire. Il déplore, par exemple, que les croyants se courbent à l'église en se traitant de pécheurs, mais critique plus loin le message chrétien qui chante la grandeur de l'homme aux yeux de Dieu.

Les religions contre le progrès

Russell, par ailleurs, a raison d'insister sur le fait que, dans l'histoire de l'humanité, les Églises-institutions se sont trop souvent opposées au progrès moral et intellectuel. À ceux qui lui rétorquent déjà, dans les années 1920, que ce conservatisme malsain n'est plus ce qu'il était, le philosophe réserve une solide réplique. «Si le chrétien actuel est moins rigoureux, écrit-il, le christianisme n'y est vraiment pour rien. Cela est dû aux générations de libres penseurs qui, de la Renaissance à l'époque actuelle, ont rendu les chrétiens honteux de plusieurs de leurs croyances traditionnelles.»

À condition de changer le mot «christianisme» par le mot «Église», la formule vise juste. L'Église, en effet, n'a évolué vers le mieux que lorsqu'elle a été soumise à de rudes contestations. Or, ces dernières, et c'est ce que néglige de dire Russell, ont souvent été le fait de penseurs chrétiens honteux de leur institution oublieuse du message originel, ainsi que le démontre Frédéric Lenoir dans Le Christ philosophe (Points, 2009).

Russell prône une éthique sans religion. «La vie bonne, écrit-il dans son Ce que je crois, est celle qu'inspire l'amour et que guide le savoir.» Cela, évidemment, est juste et bon, mais nous donne envie de demander au philosophe si l'amour, contrairement à l'existence de Dieu, se prouve rationnellement.

Russell, qui attribue à la science des vertus d'instrument moral, admet d'ailleurs que, pour humaniser le monde, un certain sentiment «religieux» est nécessaire. «La vie consacrée uniquement à la vie est animale, écrit-il, sans aucune réelle valeur humaine, incapable de préserver de façon permanente les hommes de l'ennui et de l'impression que tout est vanité. Si la vie doit être profondément humaine, il faut qu'elle serve un but qui semble, en un certain sens, en dehors de la vie humaine, un but impersonnel et au-dessus de l'humanité, tel que Dieu, la vérité ou la beauté.»

Ce but, pour Russell, ne sera pas Dieu, mais «la recherche passionnée de l'amour, la quête du savoir et une douloureuse pitié devant la souffrance de l'humanité». Baillargeon, qui rapproche ce point de vue de ceux de Spinoza et Einstein, ne parle pas de religion, mais de «piété» russellienne. Cette position ne réhabilite pas les religions instituées, évidemment, mais nous pousse à conclure que la science ne disqualifie pas la métaphysique, serait-ce dans une version immanente, à l'heure du sens.

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louisco@sympatico.ca
13 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 6 septembre 2011 04 h 50

    Religion?

    Moi-même contre la religion, n'empêche qu'il y a dans la vie une grande part de profane et de sacré. Quand le commun rejette sans discernement, il le fait sans trop se demander s'il ne jette pas le bébé avec l'eau du bain.

  • Gaston Bourdages - Abonné 6 septembre 2011 08 h 57

    Toutes religions confondues...à proscrire? ou...

    ...plutôt ce qu'en FONT des êtres humains? Sur www.atheisme.free.fr/ j'y lis trois différentes définitions du mot «religion», définitions où j'y trouve «mon» aise, moi qui suis, pour aujourd'hui (demain, je verrai) spirituel-religieux. Je le suis par goûts et par besoins. Si ce n'était de la foi m'habitant, je me répète, pour aujourd'hui..., il y aurait des lunes que je respirerais les pâquerettes ou autres beautés florales de la Nature par leurs racines. J'y pèse mes mots. Mots qui se veulent appuyés par un placard de vie dont je ne souhaite certains compartiments à AUCUN être humain sur cette planète. Attention: je ne suis par porteur de LA vérité. J'ai déjà pensé le contraire lorsque je «brassais» ces millions$$$ de chiffre d'affaires.
    Quant à l'affirmation de Monsieur Russel sur l'invention «du bien et du mal», je me positionne ainsi. Avec tous les respects que je porte à sa personne aux chevilles desquelles je ne pourrai jamais prétendre, je lui demande comment il qualifie le fait d'avoir enlevé la vie à un être humain? Bien ou mal, un peu des deux ou ? Je n'ai pas eu besoins de Dieu, d'un dieu, d'une religion pour reconnaître que j'ai commis UN mal, mal duquel ont souffert et souffrent encore un nombre de gens, victimes directes et indirectes de mes inqualifiables pauvretés humaines. J'y demeure un «sentencé à vie». La religion à laquelle j'adhère pour aujourd'hui me rappelle que je suis un «être humain libre»...mais «Attention!» responsable. Oui, responsable des conséquences des usages que j'ai faits, que je fais et ferai de MA liberté. Des risques voire un risque que celui de la liberté.!
    Mes respects Monsieur Cornellier et mercis à Monsieur Russel pour cette nourrissante invitation à l'intériorité.
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Democrite101 - Inscrit 6 septembre 2011 09 h 21

    Même les plus grands (Russell) nous ont été cachés


    Un ancien député de gauche français, de la ville de Pau, et en visite à Québec, avait crié haut et fort dans les medias que l'Université Laval était, dans les 1960s, une «université pontificale». Et pour lui ce n'était pas un compliment.

    Un de ses compatriotes, dans son livre «La vie quotidienne en Nouvelle-France» nous a appris (et il fallait que ce soit un étranger qui nous l'apprenne...) que monseigneur de Laval, fondateur de l'université, avait fait fusiller («arquebuser») un libre-penseur du nom de Daniel Urvil. Comme quoi la théologie nous est rentrée par tous les trous...

    En effet, nous avons payé cher cette dictature culturelle cléricale.

    Il est faux de dire que ce temps est disparu: le cours plombé «Éthique et culture religieuse», Lucien Bouchard qui donne $68 millions à l'Église catholique sous prétexte de patrimoine architectural, Jean Charest qui donne une vigoureuse poignée de mains à Mgr Ouellet dont l'organisation avait des pédophiles cachés dans le placard, Pierre Trudeau qui fout Dieu dans le préambule de la Constitution, et les relents des accommodements raisonnables nous le démontrent. Ils démontrent qu'un bon nombre de nos compatriotes ont encore la tête dans la soutane de l'idéologie religieuse.

    La libération, bien évidemment depuis la Révolution tranquille, est notre gloire et notre sortie du tunnel religieux, mais elle n'est pas terminée. Et il faut la finir en éradiquant le religieux (qui prend le costume captieux et fumiste d'une valeur «spirituelle») en sortant la religion définitivement du système scolaire afin que ces questions métaphysiques relèvent d'un choix adulte éclairé.

    Plus encore que la laïcité, l'homme rendu à l'homme, pour une humanité enfin digne d'elle-même.

    Jacques Légaré, ancien professeur d'Éthique; héritier et défenseur des Lumières

  • Gilbert Talbot - Abonné 6 septembre 2011 09 h 47

    Apostasions le catholicisme, d'accord, mais en même temps, ouvrons-nous à une spiritualité laïque!

    Encore aujourd'hui les frasques de l'Église catholique, la pédophilie cachée, son opposition à l'émancipation des femmes , son rejet de l'homosexualité, le refus obstiné au mariage des prêtres, sont amplement suffisants pour justifier qu'on apostasie une religion qui depuis des siècles vit en contradiction flagrante avec le message d'amour de Jésus-christ, son fondateur. Cependant, le rejet de cette Église ne signifie pas le rejet de toute spiritualité. L'exemple de Bertrand Russell est ici éloquent. On peut développer une spiritualité laïque fondatrice d'une morale laïque, plutôt que de se vautrer béatement dans un matérialisme consumériste vide de sens.

  • Michel Habib - Inscrit 6 septembre 2011 11 h 30

    Au-delà des religions...

    Il est devenu dans l'ordre des choses de critiquer l'église catholique tout en portant un jugement sur le Dieu de La Bible et Celui qui est venu le révéler aux hommes. En fait, si vous comparez les enseignements de l'Église avec les enseignements de Jésus et de ses apôtres, vous verrez bien des différences. On pourrait dire que Dieu lui-même aurait bcp de critiques à faire à cette Église sencée le représenter fidèlement auprès de l'humanité. Malheureusement, les péchés de l'Église et ses errements doctrinaux ont caché et biasé la connaissance du Vrai Dieu et de son salut. À cause de ces choses, plusieurs se sentent la liberté de mettre de l'avant leur propre ignorance et égarement. Comme si l'Homme, ou l'Humanité mortelle et corrompue, était capable par elle-même de parvenir à LA Paix et à l'immortalité!! Certains trouveront ce qualificatif abusif, mais d'où viennent le mensonge, la haine, l'orgueil, le mal, les querrelles conjugaux sans fin, le meurtre, le vol, l'hypocrisie...Vous voyez? ces virus moraux n'exiteraient pas sans l'Humanité dont vous et moi, ne les produise.Nous en sommes les responsables! Aucune philosophie humaine n'a réussi à surmonter ces travers dans l'être humain. Jésus-Christ seul en a été capable. Au-delà des religions, Il y a Lui, qui a été établi juge et Sauveur des hommes, et les hommes, dont vous et moi. «Chacun rendra compte à Dieu pour lui-même.!»