Essais québécois - Le sacre de la colère

La colère, dit-on, est mauvaise conseillère. Michel Chartrand, pourtant, a suscité l'admiration de nombreux Québécois par ses belles et nécessaires colères. Considérée comme un des sept péchés capitaux par l'Église, la colère gagne néanmoins Jésus devant les marchands du temple. Qu'en penser, alors? Faut-il croire, comme le poète Henri Michaux, que «celui qui ne connaît pas la colère ne sait rien» ou plutôt, comme Sartre, que «la colère n'est qu'une tentative a-veugle et magique pour simplifier les situations trop complexes»?

Dans Éclats. Figures de la colère, le sociologue Éric Gagnon, conscient du caractère multiforme de cette passion, propose un «voyage dans l'imaginaire de la colère». Son bel essai, érudit mais accessible, se veut autant une histoire de la colère et de ses figures occidentales qu'une philosophie et une sociologie des passions. Il montre que, de la Grèce homérique au monde contemporain, en passant par l'Antiquité romaine et le Moyen-Âge chrétien, «la colère est liée à un désir d'absolu (la gloire du héros, la sagesse du philosophe, la grâce du chrétien et maintenant la justice)» et que son étude révèle l'humain.

La colère d'Achille, dans L'Iliade, est celle de l'outragé, du prince atteint dans son orgueil parce qu'Agamemnon l'a méprisé devant l'assemblée en lui refusant son butin de guerre. Cette colère est celle d'un homme d'honneur, «dans une société où une certaine agressivité ou ardeur [...] est nécessaire, vitale même, sans laquelle on ne peut tenir ferme au combat, protéger sa cité, demeurer juste aussi et agir selon la raison». Achille, toutefois, comme l'Ajax de Sophocle, perd toute mesure et s'égare dans la violence gratuite.

Son égarement a peut-être inspiré les moralistes de l'Antiquité gréco-latine (Sénèque, Plutarque, Cicéron, Marc-Aurèle). Ces derniers, en effet, condamnent la colère, qu'ils assimilent à la déraison et à la figure du dominé. La colère, écrit Sénèque, est laide et défigure celui qu'elle domine. «Si l'homme en colère devient laid et méconnaissable, explique Éric Gagnon, c'est qu'il ne parvient plus lui-même à discerner le vrai et le juste. Son apparence extérieure est le reflet des bouleversements de son âme.»

Il convient donc de s'entraîner à éviter la colère, notamment en corrigeant ses perceptions. «En changeant la représentation que nous nous faisons du mal et des malheurs, écrit Gagnon pour résumer le point de vue stoïcien, nous pouvons diminuer la souffrance qu'ils nous causent; en prenant conscience qu'ils sont inévitables ou qu'ils ne sont pas un véritable mal, ils vont moins nous affecter et ne nous feront pas dévier de notre route.» Cette démarche a toujours cours dans certaines thérapies ou sagesses contemporaines.

Le christianisme médiéval déprécie lui aussi cette passion. Dérèglement de l'âme causé par l'orgueil, la colère est un vice, et celui qu'elle habite, possédé par le mal, en vient à souhaiter du mal à son prochain, donc à offenser Dieu. Pour la combattre, une thérapie ne suffit pas; il faut le secours de la foi dans le combat intérieur contre la vanité et l'orgueil. «L'ascétisme, résume Gagnon, invite à un renoncement à soi plutôt qu'à une appropriation de soi comme chez les Latins.» Ce christianisme moyen-âgeux cultive cependant le paradoxe. «Jamais la colère ne fut si durement condamnée, remarque en effet Gagnon, qu'à l'époque où, paradoxalement, la fureur de Dieu fut la plus sévère et la plus impitoyable.»

Les Lumières et le romantisme réhabiliteront les passions. Jean-Jacques Rousseau, qui participe aux premières et annonce le second, chante la colère. «La vérité est au-dedans et le mensonge au dehors, et c'est dans l'opposition solitaire au monde que l'intégrité se mesure, explique Gagnon. Ici, comme sur bien d'autres questions d'ailleurs, Rousseau anticipe sur notre époque.»

La colère est belle parce qu'elle incarne le courage de dénoncer les injustices et les lâchetés. C'est celle du polémiste Karl Kraus, de Michel Chartrand, de Léo-Paul Lauzon. C'est une colère politique, liée à la société moderne «qui autorise le débat et l'opposition, qui accepte le conflit» et qui valorise la subjectivité. Le Christ colérique du temple, dont s'inspirent Chartrand et Lauzon, l'annonçait déjà. «La colère de Jésus, écrit Gagnon, est la figure même de la colère du juste: un homme seul face au pouvoir, qui n'a que les mots pour s'opposer à la violence, et prenant tous les risques pour dénoncer le mensonge et la corruption.»

Ni éloge ni condamnation de la colère, le riche essai littéraire et philosophique d'Éric Gagnon explore avec finesse ce que cette passion multiple révèle de l'être humain. Le voyage est captivant.

Le Québec et l'hostie

Au Québec, l'expression «être en colère» peut se traduire par la formule populaire «être en hostie». Au début des années 1980, une enquête démontrait qu'«hostie» était le sacre favori des jeunes femmes et de tous les hommes.

Le théologien protestant Olivier Bauer, notamment auteur d'Une théologie du Canadien de Montréal (Bayard, 2011), note ces particularités québécoises, et bien d'autres, dans L'Hostie, une passion québécoise, un essai mi-sérieux mi-badin consacré à l'histoire du pain consacré en nos terres.

Depuis le 7 septembre 1535, date de la première Eucharistie célébrée à l'île aux Coudres par l'équipage de Jacques Cartier, l'hostie est au coeur de notre histoire. En Nouvelle-France, elle a ses mystiques et on lui attribue des miracles.

Après la Conquête, les Anglais l'attaquent en tentant d'imposer le «serment du test», qui nie la transsubstantiation, et en la profanant lors des rébellions de 1837-1838. L'Église, pourtant, soutiendra «les autorités blasphématrices». Au XXe siècle, l'hostie se fait aussi juron et, dans sa version non consacrée, aliment.

Conviendrait-il, compte tenu de cette passion soutenue, de faire de l'hostie «le premier élément du patrimoine immatériel du Québec»? Bauer, en bon professeur mutin, en fait la proposition.

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louisco@sympatico.ca

7 commentaires
  • Nathalie E. Pellerin - Inscrit 3 septembre 2011 14 h 29

    Merci!

    J'ai beaucoup apprécié votre texte ce matin. Bonne journée!

  • Nelson - Inscrit 3 septembre 2011 14 h 59

    Sentir et exprimer sa colère est bon pour le coeur et prévenir les ulcères.

    Bien sur il faut exprimer la colère et plein contrôle de soi, pour éviter des dérapages.

    La sentir et l'exprimer bruyamment même , mais en gardant un oeil externe ouvert qui nous regarde et nous garde en contrôle.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 4 septembre 2011 05 h 24

    Monsieur Cornellier, une autre fois, mille...

    ...mercis. Oui, à vous et à vos invités tels Gagnon, Chartrand, Kraus, Plutarque, Rousseau,Bauer...pour ne nommer que ceux-ci. Vous m'avez permis un très beau voyage dont un des souhaités effets, une autre fois, se veut de l'orde de l'élargissement de «mon» monde intello.
    Monsieur Cornellier, vous avez ce don ( pour moi) de me nourrir. Du moins vous m'y invitez et je m'en porte que fort mieux. Mes, bientôt 68 printemps, automne de vie, fleurissent à la lecture de vos articles et des suites que je leur donne. Grâce à vous ce matin, j'ai «voyagé» en consultant sur les vies de Plutarque, Rousseau, Kraus pour finalement, par besoins et goûts, finir ma «randonnée» en «débarquant» chez Monsieur Philippe Lejeune, spécialiste universitaire en «Autobiographie» - Monsieur Lejeune est un théoricien, fondateur du «Pacte Autobiographique».
    Voilà où les colères de Messieurs Gagnon et Chartrand, grâce à vous et à votre sensible perspicacité, m'ont conduit ce matin. Je vous en suis reconnaissant.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Gilles Bousquet - Inscrit 4 septembre 2011 14 h 32

    Pas tant admiré qu'apprécié pour ses talents de comédiens.

    Vous écrivez : « Michel Chartrand, pourtant, a suscité l'admiration de nombreux Québécois par ses belles et nécessaires colères. »

    Faux, M. Chartrand a perdu toutes ses élections par de larges marges. Il était écouté par les Québécois parce qu'ils le trouvaient drôle. C'était un comédien itou. Il devrait être apprécié parce qu'il a travaillé à leur sécurité, ce qui est important mais, ne poussez pas trop fort sur l'admiration, s.v.p.

  • Pierre Potvin - Inscrit 4 septembre 2011 22 h 06

    pas tant admiré!!!@gilles bousquet

    mr. bousquet je travaille dans un milieu métallurgique dit (groupe prioritaire), c'est Michel Chartrand et ses complices qui se sont battus toute leurs vie pour avoir une tel protection que seulement 13% des travailleurs ont maintenant,mais qui devrait être beaucoup plus.
    gr. prioritaire veut dire milieu de travail dangereux. je travaille le métal ''plate shop'' pour l'industrie lourde et m'occupe d'un comité santé-sécurité, je peut vous dire qu'a tous les jours,je prend conscience de tout le travail qu'a fait mr Chartrand.
    et lorsque je pense a lui, je ne pense pas a ses talents de comédien,mais a un homme qui a donné sa vie a améliorer la mienne,
    ainsi que celle de millions de travailleurs au Québec grâce a la loi de la C.S.S.T