Le meilleur slameur au monde

Le poète David Goudreault use de calembours, d’allitérations et d’homophones pour capter notre attention sur scène. Sa devise? Que ce qui t’importe te porte.<br />
Photo: Geneviève Arsenault Le poète David Goudreault use de calembours, d’allitérations et d’homophones pour capter notre attention sur scène. Sa devise? Que ce qui t’importe te porte.

Pour mon fils, qui vient de découvrir le sens du mot «idole», un mot féminin malgré tout.

Son plus jeune fan n'a que sept ans. C'est un peu grâce à mon B que je me suis arrêtée à sa poésie et que j'ai acheté le disque. Il fallait voir ses yeux tout ronds d'admiration, son petit corps raide et solennel, lorsqu'il est allé se le faire autographier après le spectacle du slameur David Goudreault. Mon B a déjà de la graine de rebelle qui germe au fond des tripes. La poésie vient de lui rentrer dedans en passant par le slam. Ça m'apprendra, j'ai tout fait pour éviter Carmen Campagne et Annie Brocoli.

Avant mon B, il y a eu un jury qui a été conquis au point de décerner à ce fier représentant du Québec (considéré comme un pays dans cette compétition) la coupe du monde de slam poésie 2011, à Paris, en juin dernier. David s'est défendu seul sur scène, avec ses textes, ses mots, son intensité, sa voix, contre les meilleurs slameurs au monde, une quinzaine en tout, incluant le Canada anglais. Gaston Miron aurait applaudi.

Un exemple pour la jeunesse, me dis-je, assise dans la cuisine de son appartement de Sherbrooke, en savourant une tisane. Ce grand gaillard en possède toute une collection, lui qui a cessé de consommer alcool et drogue il y a trois ans. Le créneau du poète alcoolo/slash/existentialiste avait déjà été occupé avant lui. Il n'en demeure pas moins un grand admirateur de Patrice Desbiens ou Charles Bukowski. «Ça peut faire de la belle poésie... Mais ça occupait beaucoup de mon temps et de mon esprit», admet cet ex-délinquant de 31 ans.

«Je suis dans une démarche de cohérence. J'ai trouvé des façons plus cohérentes de m'enivrer: la poésie et ma blonde.» Sa brune a les cheveux crépus: une jolie Magalie qui lui arrache des flammes dans le regard et connaît «les sciences de l'épuisement». Il faudra que j'explique ça à mon B aussi...

Jamais à court de mots, David a appris le créole réunionnais, «ma contribution personnelle pour combattre son blues du pays!», dit-il, une variante du joual et de l'argot dont il use aussi dans ses chansons issues de la poésie performée.

Changer le monde un vers à la fois

Natif de Trois-Rivières, David lit beaucoup de romans, même du San-Antonio, admire Renaud et Richard Desjardins, écrit en marchant, sur des bouts de papier qui traînent au fond de ses poches. Il maîtrise le calembour, l'allitération («Il m'attend, fond de teint sur le temps») et l'homophone (mots et maux), joue sur l'euphonie des phrases, la cadence des mots denses pour les faire danser. Je sais, ça mériterait d'être reformulé, mais c'est l'idée.

David, lui, a remporté la coupe du monde parce qu'il retravaille beaucoup ses textes. Selon sa coach/mentor/amie, Marie-Claude Lépine, c'est sa détermination qui l'a mené au sommet de la gloire. Marie-Claude, 39 ans, slameuse aussi, représente l'incarnation du divin sur Terre pour David. Clouée à son fauteuil roulant en raison d'une maladie dégénérative, c'est pourtant la fille qu'on regarde, et non le fauteuil, lorsqu'elle «roule» sur scène pour le rejoindre. Leur relation est à la fois unique, complice, et une admiration mutuelle évidente les lie. Sans compter la foi qui les porte, intangible, mais bien réelle.

Dans sa vie diurne, David est travailleur social. Il a oeuvré pendant six ans en prévention du suicide et prend le sujet très au sérieux, jusqu'à donner le numéro 1 866 APPELLE dans sa chanson Meurtre de soi. Il aide les jeunes au cégep de Sherbrooke, trois jours par semaine, il se promène dans les écoles, les centres de détention et, pour se détendre, il passe une ou deux fins de semaine par mois avec des femmes violentées.

«J'ai ma dose de violence dans mon travail; je n'ai pas besoin que ça prenne toute la place dans ma poésie. Des fois, j'explique aux jeunes que la poésie est une science exacte, que tu ne peux pas te tromper. Dans le travail social, ça va aider un jeune noir à slamer son homosexualité devant d'autres jeunes, en se faisant applaudir au lieu de se faire juger. Y'a pas beaucoup de façons de me rendre là...», confie le jeune intervenant, dont l'écoute et la maturité affective saisissent autant que les mots des jeunes s'entrechoquent.

«Des fois, je suis même jaloux. Faut que je sois honnête pour ne pas voler leurs rimes...», ajoute le poète en souriant.

De délinquant à slameur

Son papa publicitaire a pleuré le jour où son prof de français du secondaire l'a appelé pour lui signaler que son fils avait du talent. Pour une fois, ce n'était ni la police ni la direction de l'école qui rappliquaient. «Ma vie a basculé à 16 ans, grâce à cette prof: Francine Poitras. J'ai été sauvé par elle et la poésie. Mon père me félicite encore parce que ma photo dans le journal concerne mes exploits artistiques plutôt que criminels.»

Il rigole, sans se douter de ce qu'il a fait vivre à ses parents. Ça, on l'apprend en étant parent à son tour. Et ce bout-là du cursus scolaire, je le censure à l'intention de mon B.

Aujourd'hui, David tente de redonner un sens à la vie d'un tas de jeunes (il a aussi un fan club de vieilles de 75 ans qu'il ne s'explique pas!) en se servant de la littérature et de la poésie. De Rutebeuf à Hélène Dorion, de Paul-Marie Lapointe à Roland Giguère, il a épluché ses classiques. «J'aime les poètes-philosophes comme Dorion, dit-il. La littérature au sens large a été utile pour moi et j'aimerais qu'elle aide les autres.» Le travailleur social n'est jamais bien loin, mais c'est le gars à fleur de peau qui parle à sa tante Thérèse dans une chanson sur l'univers psychiatrique, c'est le fils de pub qui écrit une toune sans queue ni tête avec des marques d'automobile (la favorite de mon B), c'est le mononcle écolo triste qui écrit à son neveu Mathys (une autre favorite), c'est le tonnerre qui gronde dans un poème sur le nationalisme nouvelle mouture, c'est la voix des gens ordinaires si chers à Jack Layton, celle qu'il appelle la voix du milieu.

Cette voix, celle d'un gars qui veut rester lucide en buvant de la tisane sans alcool tout en apprenant des textes vire-langue sur le bout des doigts, celle d'un gars qui pousse une muse en fauteuil roulant sous la pluie après avoir gagné une coupe du monde, n'est pas près de se taire.

C'est aussi celle d'un gars qui rêve d'un pays fleur de lys multiculturel tout en tenant des suicidaires à bout de bras, à bout de mots.

C'est David contre Goliath. Mais, chose certaine, David ne manque pas de munitions.

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cherejoblo@ledevoir.com

twitter.com/cherejoblo

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Et les zestes

Visité: www.davidgoudreault.org/, le site où acheter ou télécharger les deux disques en autoproduction libre du slameur (ils ne sont pas disponibles chez les disquaires même s'il en est à 3000 copies vendues). J'ai acheté ÀpprofonDire pour mon B. La dédicace? «Que ce qui t'importe te porte. Âmemitié. David» Voilà comme on peut être porté par un plus grand que soi.

Ressorti: L'Atelier des mots de Bruno Coppens et Pascal Lemaître (Casterman) pour s'amuser à créer des mots codés, des contrepèteries, des contes à rebours, des allitérations et autres calembours. «Les mots sont à prendre en main pour être pétris, contrepétris, les sons sont des pâtes à modeler», écrit Coppens. Digne des Exercices de style de Queneau. À prescrire dans toutes les écoles primaires. 9 ans et plus (mais peut convenir aux plus jeunes si intérêt pour le slam).

Adoré: la revue z.a.q. pour «zone d'aménagement du quotidien», une autre idée folle autoproduite avec l'argent de poche d'une fille nommée Alexandra Schilte, issue du milieu communautaire. C'est tout chaud, intelligent, disponible en librairies indépendantes et Raffin seulement, et le premier numéro de ce trimestriel (sans publicités) traite de la nourriture sous un angle à la fois intellectuel et original. À l'heure où la nourriture est devenue un enjeu politique mondial, à l'heure des famines et de l'obésité, s'interroger sur ce qu'on mange devient nécessaire et même vital pour certains. Un article sur les saveurs du mois, un autre sur la carotte gagnante de Laure Waridel, encore un sur les attrapeurs de poulets... Et cette citation (vous en trouverez deux pleines pages) du poète français René Char: «À tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s'asseoir. La place demeure vide, mais le couvert reste mis.» Longue vie à la poésie. On s'abonne ici: www.zaqeditions.com

Noté: qu'on mettrait le drapeau du Québec en berne demain à l'Assemblée nationale pour le poète Paul-Marie Lapointe. À défaut d'en vivre, on peut être fier d'en mourir.

Pleuré: mon designer préféré, Georges Lévesque de la boutique Scandale, un poète du tissu, mort subitement mardi. Il avait créé ma robe de mariage. Dure, dure semaine pour les esprits libres. J'espère qu'il drapera les anges. Et merci, Georges, pour tous les coeurs que tu m'as fait gagner.

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Walk the talk

Jack Layton est un bel exemple de cohérence dans un milieu où elle agonise sous les belles promesses. Et je ne connais pas d'expression plus juste que «walk the talk» pour le décrire. Il n'a rien fait moins que de nous apprendre à mourir et, donc, à vivre. Mourir debout, en homme, mourir en laissant une lettre portée par des idéaux à la fois collectifs et personnels. En voilà un qui n'est pas mort seul et qui a tout fait pour ne pas se faire oublier.

«Quand un homme porté par de tels idéaux meurt, c'est un peu de nos idéaux qui disparaissent avec lui. Ça nous rend tristes...», m'a écrit un ami qui l'a côtoyé.

Et quand un homme affiche une telle cohérence, surtout devant l'heure la plus critique de son existence, celle qu'on appelle l'heure de vérité, on ne peut que se taire. Pudeur, peur, chagrin, respect, tous les sentiments entrechoquent leur violence. Réfléchir à la mort n'est jamais facultatif.

L'ex-Npédiste Anne Lagacé Dowson comparait le décès de Jack à celui de John Lennon, cette semaine. La même émotion, et les mêmes chandelles. Le monde manque d'idoles. Et quand elles meurent, notre flamme vacille et menace de s'éteindre avec elles. C'est bien là le drame: Jack n'écrivait pas de chansons même s'il connaissait la musique.

http://blogues.chatelaine.com/blanchette/

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«Je suis un fier fils de la fleur de lys / Je chante ce monde qui m'enchante comme Félix / Las des idées lisses et fixes qui enlisent / Et des indécis d'ici qui s'anglicisent / Québec!» Kebekwa

«Je sais bien, tous veulent percer / Mais la gloire, ce n'est que le persil / Sur une soupe de larmes versées.» ÀpprofonDire

«Je suis la voix du milieu / À mille lieues de l'élite / À mon échelle, je milite de mon mieux / Pour un monde meilleur.» La Voix du milieu

- David Goudreault

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Kebekwa – David Goudreault («Je me souverain»)




Meurtre de soi – David Goudreault

7 commentaires
  • Ivyi - Inscrit 26 août 2011 11 h 52

    Le meilleur slameur au monde ? So What

    Bonjour Josée,

    Je suis très content que vous aimiez David, cependant, force m'est de constater que vous ignorez ce qu'est le slam. J'aime beaucoup David, le connaissant depuis plusieurs années. C'est aussi grâce aux efforts de la Ligue Québécoise de Slam dont vous ne parlez pas qu'il a pu se rendre à la coupe du monde de Bobigny cette année, comme Marjolaine Beauchamp, Mathieu Lippé, Jean-Sébastien Larouche et moi-même les années précédentes.
    Le slam n'a rien à voir avec la création d'idoles. Il est pro-mots de poètes et non promo de vedette. Créé par Marc Smith (So What : c'est son surnom) au milieu des années 80, le slam a pour fonction d'inviter qui que ce soit à participer à des soirée de poésie et de faire voter le public sur les performances. Votre article en ce sens est trompeur et insinue qu'un jury de spécialistes a reconnu la puissance de David : erreur. Il s'agit de néophytes choisis aux hasards comme représentants du public.
    Comprenez-moi bien : loin de moi l'idée de diminuer l'impression que David vous a faite, ni celle qu'il me fait d'ailleurs et au reste du monde. Mais au risque de vous choquer, je vous dirais que n'importe qui peut gagner un slam. L'important n'est pas celui ou celle qui gagne, mais cette opportunité qui fait que chacun est convié à en faire et à se prononcer sur la poésie.
    Je vous invite au Grand Slam 2011 les 18 et 19 septembre au Lion d'or, où vous pourrez voir de quoi il s'agit et même parler directement à Marc Smith qui est notre invité.
    Nous sommes des centaines de bénévoles à travailler pour que la poésie, non plus l'activité productrice de poèmes grandisse. J'ai donné des centaines de spectacles et d'ateliers auprès des jeunes. S'il existe un meilleur slameur du monde, c'est celui ou celle qui a le courage de monter sur scène, de déclamer un poème et d'être jugé par un jury composé d'incompétents.
    Nous n'avons plus besoin d'idoles

    Bien à vous
    Ivy
    Fondateur de Slamontréa

  • Josée Blanchette - Chroniqueur 26 août 2011 12 h 08

    Petitesse

    @ Ivy
    C'est drôle, j'ai reçu beaucoup de courriels privés ce matin: le slam y était beaucoup moins important que la personne dont je parle. Les gens ont été touchés.
    Comme auto-promo, vous faites fort. Mais comme grandeur d'âme, vous faites petit.
    Merci pour la leçon sur le slam, David me l'avait déjà donnée.
    Joblo

  • Jacques Gagnon - Inscrit 26 août 2011 13 h 08

    Oui, c'est ça Josée

    Encore la religion, moi je suis comme vous, je préfère ceux qui ont quelque chose à dire tout court, slammé, chanté, parlé, dessiné, peint, cuisiné, bleu, odorant, dans le sable ou dans le vent.

    Bonne chance aux slamophiles, ça en prend de la promo Josée.

  • Gilbert Talbot - Abonné 26 août 2011 13 h 23

    Un beau poète

    Merci Joblo de me faire connaître un beau jeune poète. Je vais le faire connaître à mes amiEs.

  • Simon Michaud-Blais - Inscrit 26 août 2011 14 h 39

    Les gens ont été touchés, tant mieux, c'est pas ca le point.

    À mon avis, la personne dont vous parlez préfèrerait qu'on s'attarde à ce qu'est le slam et à comment ca peut aider les jeunes et moins jeunes plutot qu'à sa propre personne non? Dans ce cas, il est probablement utile de comprendre que pour slamer, pas besoin de performer selon les critères déterminés par une quelconque élite, comprendre que c'est pas ca le slam. Dans ce sens, le précédent commentaire est un tout à fait pertinent complément à votre article. Alors on repassera pour le jugement sur la grandeur d'âme de son auteur.

    Ceci dit, merci pour l'article, je ne connaissais pas David et ca faisait un bout de temps que je n'avais pas écouté de slam. Ca m'a redonné le goût!

    Simon