Et maintenant...

Le Parlement canadien ne sera plus jamais le même à la suite de la mort de Jack Layton. Le duel tant attendu entre un premier ministre aguerri et impitoyable et un leader charismatique capable de lui tenir tête sur le plan des idées et des principes n'aura pas lieu.

Pire. Armé de sa majorité, Stephen Harper fait maintenant face à une opposition affaiblie, dirigée par des chefs intérimaires dont les partis sont, dans deux cas, en reconstruction alors que le NPD, lui, est secoué par le deuil et accaparé par l'apprentissage de son nouveau rôle d'opposition officielle. Ce flottement lève la moindre pression qu'aurait pu ressentir le chef conservateur à la reprise des travaux parlementaires le 19 septembre et accroît un peu plus sa marge de manoeuvre, déjà grande en situation majoritaire.

Les pleurs et les regrets exprimés depuis deux jours ne sont pas étrangers à cette intuition que le décès de Jack Layton pourrait signifier une occasion manquée de changer la donne et le discours politiques à Ottawa. Et de toute évidence, M. Layton en était éminemment conscient en écrivant sa lettre aux Canadiens.

Fidèle à lui-même, il a pris les choses en main et n'a rien laissé au hasard. Qu'importe si les gens trouvent déplacé de parler de sa succession le jour de son décès, lui attaque la question de front en recommandant au parti d'élire un nouveau chef dès le début de la prochaine année afin de laisser à ce dernier le temps de faire sa marque avant les prochaines élections.

Un nouveau chef ne pourra toutefois, à lui seul et en si peu de temps, faire faire au parti le bond dont Jack Layton rêvait tant. Il aura besoin d'un parti uni, d'un caucus discipliné et d'un appui populaire qui ne se dément pas.

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En ce qui a trait à l'unité du parti, celle-ci dépendra beaucoup de la conduite de la future course à la direction. Si les factions qui existent toujours au sein du NPD, et qu'on a vues à l'oeuvre lors du dernier congrès, décidaient de pousser chacun leur candidat, les années de travail de M. Layton pour les rallier derrière lui seraient fort probablement torpillées. On ne connaît pas encore les acteurs de cette course, mais il est évident que le NPD ne peut s'offrir une lutte fratricide.

Il ne peut pas, non plus, se passer d'un chef réellement bilingue et sensible à la fois aux réalités québécoise et canadienne. Le parti a changé depuis huit ans, en particulier depuis l'élection d'un caucus majoritairement québécois le 2 mai dernier. Les ponts ainsi construits sont encore fragiles et ont encore besoin d'être solidifiés.

Le caucus et le personnel du parti ont, de leur côté, un tout autre défi à relever: compléter la préparation pour la session parlementaire et le faire d'une manière telle que, par leur rigueur et leur pertinence, les députés arrivent à maintenir leur parti dans l'oeil public et à combler, un tant soit peu, l'absence d'un chef officiel.

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Il y a finalement l'appui du public. Le soir des élections, Jack Layton avait fait un discours qui avait fait sourire. Il avait parlé comme s'il détenait la même influence qu'il avait en situation de gouvernement minoritaire. Il a fini par admettre dans les jours qui ont suivi que la réalité avait changé et qu'il ne pouvait plus comme avant bloquer ou forcer l'adoption d'un projet de loi. Il avait toutefois ajouté qu'aucun politicien ne pouvait rester éternellement insensible à la volonté populaire. Son arme serait l'opinion publique.

Depuis deux jours, elle est avec lui. Mais le sera-t-elle encore une fois les lampions éteints et le choc de sa mort passé? Jack Layton ne misait pas sur cette montée d'émotion, mais il est clair qu'il s'inquiétait d'un éventuel essoufflement de l'élan du 2 mai dernier. Ce n'est donc pas pour rien que l'essentiel de sa lettre est un appel à l'engagement. Si les gens veulent voir se réaliser la vision qu'il a toujours défendue, ils doivent pousser à la roue, ne pas démissionner et persister avec détermination et optimisme.

Il invite les jeunes à s'impliquer et dit à tous les Canadiens qu'ils ont le pouvoir de changer les choses. «Gardez en tête qu'en travaillant ensemble, nous pouvons avoir un meilleur pays, un pays plus juste et équitable. Ne laissez personne vous dire que ce n'est pas possible», écrit-il. Il avertit les membres de son parti: «Il y a des gens qui vont essayer de vous convaincre d'abandonner notre cause. Mais cette dernière est bien plus grande qu'un chef. Répondez-leur en travaillant encore plus fort, avec une énergie et une détermination sans précédent.» Aux Québécois, il dit: «Vous avez pris la bonne décision à ce moment-là [le 2 mai]. C'est encore la bonne décision aujourd'hui et restera la bonne décision au cours des prochaines élections, lorsque nous réussirons ensemble.»

Ce texte n'est pas innocent. Jack Layton savait que, pour réussir sans lui, le NPD aurait besoin du soutien des citoyens. Tant qu'il était là, il portait sa vision. Lui parti, elle doit pouvoir, à elle seule, motiver l'appui de tous ces électeurs qui l'ont suivi le 2 mai. Un défi titanesque, peut-être le plus gros et le plus difficile qu'auront à relever le parti et son prochain chef, un défi que Jack Layton a voulu, avec ses mots, aider à affronter. Et auxquels son personnel, ses députés et la chef intérimaire Nycole Turmel s'accrochent en jurant vouloir tout faire pour respecter ses volontés.

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mcornellier@ledevoir.com

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