Debout, les morts!

Jacques Languirand. La direction de Radio-Canada a décidé de reporter à des calendes indéfinies son émission de radio Par 4 chemins, qui roule depuis 41 ans.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jacques Languirand. La direction de Radio-Canada a décidé de reporter à des calendes indéfinies son émission de radio Par 4 chemins, qui roule depuis 41 ans.

Notre premier ministre ayant été déclaré mort cette semaine sur le site Internet de mon journal par les soins d'un hacker mal intentionné — une première au pays —, on a vu Jean Charest prendre la chose avec une philosophie goguenarde qui l'honore.

Le voici illico membre du club sélect des expédiés ad patres avant leur terme. Les nouvelles technologies accroissent leurs rangs et le canular sur notre site devrait faire des petits ailleurs. On multipliera les cadenas, promis, mais les cracks les déjouent vite. Encore que, dans le cyberespace, les rectificatifs démentent presto les fausses nouvelles. Comme quoi on n'arrête pas le progrès...

Il y a pire, remarquez, que le cas du Devoir, otage informatique d'un pirate mal intentionné. Même à l'ère pré-électronique, des personnalités ahuries et sonnées apprenaient leur mort par médias interposés. Malentendus, canulars, confusions de noms, disparitions inexpliquées, avis de décès préparés à l'avance actionnés au gré d'une maladresse humaine... trop souvent un manque inqualifiable de rigueur explique pareils dérapages. Et voici que les hackers s'en mêlent. Misère! Rien pour redorer le blason des médias, remarquez... On rit pour ne point en pleurer.

L'écrivain Ernest Hemingway lisait, dit-on, chaque matin, un verre de champagne à la main, les notices nécrologiques après l'annonce de sa mort soi-disant causée par son accident d'avion en 1954. Il fit relier cette prose pour mieux s'y replonger à sa guise, et ne se suicida que sept ans plus tard, déjà fixé sur la nature des commentaires à suivre.

En 1945, Charlie Chaplin et Frank Sinatra ont goûté à l'amère médecine du trépas avant terme. Britney Spears et Harrison Ford figurent parmi les assassinés de Twitter et autres réseaux sociaux. Le pape Jean-Paul II fut déclaré cadavre trois fois durant son règne, par les bons offices de CBS, CNN et Fox News.

Et on ne compte pas les annonces prématurées du trépas de Ben Laden, si nombreuses à pleins médias qu'à force d'avoir entendu crier au loup, et mauvaise foi aidant, plusieurs refusent encore de croire à la réalité de son véritable assassinat. Le voici immortel à l'instar d'Elvis Presley, car les faux morts côtoient les faux vivants dans cette valse folle des publications fallacieuses.

Plus près de nous, Lucien Bouchard, au temps de sa grave maladie, fut déclaré mort sur le réseau CTV. Et qui a oublié le courroux de l'ex-animatrice de Radio-sexe Huguette Proulx lorsque TVA se fendit d'un topo sur son décès en 2006, après qu'un faux rejeton de la dame eut lancé ce douteux canular? Deux mois avant son trépas en 2010, l'ancien entraîneur de hockey Pat Burns appela lui-même le chroniqueur Bob Mackenzie de TSN, qui avait devancé la divulgation de son dernier souffle. Non mais!

Des mots d'esprit jalonnent le cortège des corbillards fictifs, de l'écrivain Mark Twain s'écriant: «L'annonce de ma mort a été grandement exagérée» à la rock star Alice Cooper démentant sa disparition: «Je suis vivant, et ivre... comme d'habitude.» À preuve...

L'ange de l'absurde et le diable s'en mêlent pour mêler l'horreur à la cocasserie.

Le poète britannique Samuel Taylor Coleridge eut l'immense surprise, en 1816, d'apprendre son suicide de la bouche d'un quidam qui commentait le journal dans un hôtel. Il demanda à voir le texte, et son vis-à-vis de commenter: «C'est extraordinaire que le poète Coleridge se pende après le succès de sa dernière pièce, mais il a toujours été un peu fou.» Dure journée!

Paul McCartney, applaudi à Montréal cet été, fut envoyé au repos éternel plus souvent qu'à son tour. Surtout en 1969, alors que des journaux étudiants, des fanzines, des magazines enquêtaient sur sa mort gardée secrète, insinuant qu'une doublure jouait son rôle, ni vue ni connue. Plusieurs voyaient sur la pochette de l'album Abbey Road un cortège funèbre, où Paul, en noir et seul pieds nus (simple doublure sur la photo, quoi d'autre?), symbolisait le cadavre... Les chansons leur semblaient truffées d'indices codés. La station de radio de New York WABC, à haute diffusion, jeta de l'huile sur le feu, et seule une entrevue de McCartney au magazine Life lui rendit la vie aux yeux de ses fans. Hackers, vous n'avez rien inventé!

***

Faut dire que maintes façons existent d'assassiner un homme avant son heure. Moralement aussi. Prenez Jacques Languirand, qui a pété les plombs solidement en conférence de presse, faute d'avoir figuré parmi les stars trônant au dévoilement de la programmation radio-canadienne. Relégué à l'ombre, blessé, il a bondi, traité ses collègues de tous les noms en plus de leur faire un doigt d'honneur. Inélégante montée de lait chez un homme habituellement posé, soit! Mais un seul faux pas et hop! Le couperet!

Car elle choque encore plus, cette décision radio-canadienne de suspendre son contrat, de reporter à des calendes indéfinies son émission de radio Par 4 chemins, qui roule depuis 41 ans. Pareille longévité devrait peser dans une balance. On comprend le courroux de la direction, mais aussi la détresse d'un homme qui se sent tassé du pied. Le vieux briscard apporte beaucoup aux Québécois avec son rire, son érudition, sa pensée originale, sa rare profondeur de champ. Faut-il abattre le chêne en nous privant de sa ramée? Coup de semonce et excuses auraient suffi.

On pense au cinéaste danois Lars Von Trier, dont les propos choquants sur Hitler et le nazisme à la conférence de presse du dernier Festival de Cannes avaient consterné. Mais le grand cinéaste de Breaking the Waves et de Melancholia n'a rien du nazi qu'il prétendit être par pure sottise. Juste un gars névrosé, phobique, qui s'était excusé de ses conneries trois fois plutôt qu'une. Suivit son expulsion par le Festival, où il fut déclaré persona non grata, etc. Excessive mise au ban! Car les artistes dérapent parfois, l'univers créatif étant peu soluble dans la marmite des bonnes manières. Dernièrement, Von Trier a évoqué la rectitude politique, à ses yeux en train de tuer le monde. «Si on tombe dans cette trappe, la pensée s'appauvrira», disait-il, avec raison. À ce compte-là, aujourd'hui, un cinéaste intempestif comme Jean-Claude Lauzon n'aurait même plus le droit de parole. Dangereux, ça!

Le cas de Languirand est infiniment moins grave que celui de Von Trier. Alors, je joins ma voix à celles des milliers d'internautes qui volent à son secours. De grâce, ressuscitez ce mort bien vite exécuté. Surtout quand toute l'affaire sent l'âgisme à plein nez!

À voir en vidéo