Essais - Visages de Socrate

La postérité a surtout retenu le Socrate de Platon, désigné comme l’homme le plus sage par l’oracle de Delphes.<br />
Photo: Source International Portrait Gallery La postérité a surtout retenu le Socrate de Platon, désigné comme l’homme le plus sage par l’oracle de Delphes.

Socrate est une sorte de Christ de la philosophie. Comme Jésus, il n'a rien écrit, mais a brillé par un enseignement oral consacré à l'éthique, qui l'a mené à être injustement condamné à mort. Comme il existe une «question Jésus», qui cherche à partir de sources anciennes et rares à établir la vie du Jésus historique, il existe une «question socratique». Le philosophe, on l'a dit, n'a rien écrit. On ne connaît donc sa vie et sa pensée que grâce à quatre sources principales: les témoignages directs de ses contemporains ou disciples Aristophane, Platon et Xénophon, et le témoignage indirect d'Aristote, né 15 ans après la mort de Socrate. Aussi, dans ces conditions, la question ne cesse, aujourd'hui encore, de se poser: qui était vraiment Socrate?

Professeur de philosophie ancienne à l'Université de Montréal, Louis-André Dorion s'attaque à cette question dans la deuxième édition mise à jour de son lumineux Socrate, publiée dans la prestigieuse collection «Que sais-je?». Socrate, rappelle-t-il, est considéré comme le «père de la philosophie», même s'il n'est pas le «premier philosophe», un titre attribué à Thalès de Milet. Les présocratiques s'intéressaient essentiellement à la nature. «En "convertissant" la philosophie à un nouvel objet, soit les conditions de la vie bonne sur les plans individuel et politique, explique Dorion, Socrate présida en quelque sorte à une seconde naissance de la philosophie, d'où le titre de "père de la philosophie".» On le considère aussi, pour la même raison, comme le «fondateur de la science morale».

De sa vie, on sait peu de choses. La tradition enseigne que son père était sculpteur, et sa mère, sage-femme, mais cette dernière information est de plus en plus contestée. On sait aussi que Socrate était courageux, physiquement désavantagé, mais pourtant séducteur. En 399 av. J.-C., il a été «accusé de ne pas croire aux dieux de la cité, d'introduire de nouvelles divinités et de corrompre la jeunesse», avant d'être condamné à mort. Il croyait pourtant aux dieux, écrit Dorion, affirmait entendre un «signe divin» particulier et apprenait aux jeunes à réfuter les faux sages.

Des sources contradictoires

Se fonder sur les sources déjà mentionnées pour reconstruire la doctrine philosophique du Socrate historique est une tâche impossible, explique Dorion, parce que ces sources sont très contradictoires. De plus, on a découvert, en Allemagne, au XIXe siècle, que les dialogues socratiques rédigés par Platon et Xénophon ont un «caractère fictionnel» et relèvent en grande partie de l'invention de leurs auteurs. Dorion choisit donc de présenter les divers visages de Socrate tels que peints par les principales sources connues.

L'auteur comique Aristophane est un adversaire de Socrate. Dans sa pièce les Nuées (en 423 av. J.-C.), il présente le philosophe comme un corrupteur de la jeunesse qui enseigne la sophistique contre rémunération, qui est à la tête d'une école recrutant des disciples pour étudier la physique et qui n'hésite pas à «voler des manteaux» pour subvenir à ses besoins. «Ce portrait de Socrate eut un effet dévastateur sur l'opinion athénienne», conclut Dorion.

La postérité a surtout retenu le Socrate de Platon. Désigné comme l'homme le plus sage par l'oracle de Delphes, Socrate comprend qu'il ne doit cet honneur qu'à sa conscience de son ignorance. Fort de cette sagesse particulière, le philosophe s'attelle donc à réfuter les faux savants en les bombardant de questions.

Cette ignorance que Socrate s'attribue est-elle feinte ou réelle? Dorion consacre quelques brillantes pages à ce sujet pour conclure à la thèse de la feinte. La constance des positions de Socrate, en effet, est «un indice de son savoir». Comme l'écrit Pierre Hadot, «l'ironie socratique consiste à feindre de vouloir apprendre quelque chose de son interlocuteur pour amener celui-ci à découvrir qu'il ne connaît rien dans le domaine où il prétend être savant». La réfutation viserait donc à «rendre son interlocuteur meilleur» en lui faisant honte de son ignorance et en le renvoyant vers «cette quête de savoir en quoi consiste la philosophie». L'exercice, évidemment, est à haut risque, et il n'est pas difficile de deviner que certains des réfutés se transformeront en accusateurs.

Connaissance et vertu

Une autre thèse fondamentale du Socrate de Platon veut que la vertu soit une connaissance, ce qui entraîne que personne ne fait le mal volontairement. Contre l'opinion répandue, encore aujourd'hui, selon laquelle il est possible de faire le mal en connaissance de cause, Socrate défend l'idée que «les hommes ne choisissent jamais le mal pour lui-même et ils font toujours ce qui leur paraît être un bien; mais il leur arrive souvent, en raison de leur ignorance du bien véritable, de prendre pour un bien réel ce qui n'est qu'un bien apparent, c'est-à-dire un faux bien». Socrate identifie trois sortes de biens — du corps, extérieurs et de l'âme — et place les derniers au sommet. Philosopher adéquatement, selon lui, permet de s'approcher de cette connaissance, c'est-à-dire de la vertu.

Aristote, qui critique Socrate au lieu de le mettre en scène, conteste cette thèse. Selon lui, la vertu n'est pas une connaissance, mais une habitude à développer, et le savoir n'a rien à faire dans ce processus. «Ce n'est pas savoir ce qu'est le courage que nous désirons, mais être courageux», écrit-il. On constate que, dans l'éducation des jeunes par exemple, s'inspirer de Socrate ou d'Aristote ne revient pas au même. Pourrait-on dire du premier qu'il ne jure que par les connaissances, alors que le second prône le développement des compétences?

Le Socrate de Xénophon, un militaire et politicien qui fut l'élève du maître, est très différent de celui de Platon. Il est ouvertement savant, se présente comme un expert en éducation, est sensible à la gloire et considère la vertu comme «le fruit de l'exercice». Comparé au Socrate de Platon, celui de Xénophon manque singulièrement de charme.

En commentant avec un admirable brio pédagogique tous les visages du grand Socrate, Louis-André Dorion, lui, montre que le père de la philosophie, parce qu'il s'attachait aux biens de l'âme, continue de séduire.

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louisco@sympatico.ca

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13 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 13 août 2011 07 h 00

    À relire

    Et c'est ce que je ferai. Merci, M. Dorion

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 13 août 2011 07 h 35

    Essence de la philo

    Sa vie est inconnue. Ses propos ne sont pas de lui. Si tant est qu'il ait existé, il n'aura pas connu «la malchance d'être compris, la pire qui puisse s'abattre sur un auteur.» (Cioran) Sans doute est-ce là ce qui en a fait le «père de la philosophie».

    Pierre Desrosiers
    Val David

  • Stéphane Martineau - Abonné 13 août 2011 07 h 40

    Socrate une grande figure de la philo

    Une belle recension, une fois de plus, qui donne le goût de lire le livre recensé. Merci ! En effet Socrate semble avoir de multiples visages...l'important étant qu'il nous <<parle>> encore et peut toujours nous inspirer dans ce monde chaotic qui le nôtre.

  • Michel Mongeau - Abonné 13 août 2011 08 h 43

    Nihil novi sub sole

    Si l'on se fie à votre commentaire, le livre de Louis-André Dorion n'apporte rien de nouveau et d'éclairant sur la vie et les idées de Socrate. Une petite synthèse utile, tout au plus. Les grandes questions autour du "taon d'Athènes" demeurant encore sans réponse. Était-il, oui ou non, une sorte de sophiste? N'a t-il pas dénaturé la pensée sophistique pour mieux la rejeter? À son procès, son arrogance n'a t-elle pas plus pesé contre lui que les accusations de Anytos, Lycon et Mélétos? Les Athéniens, après moult guerres et changements politiques, n'en avaient-ils pas marre des harangues hautaines de ce donneur de leçons apparemment conscient de son ignorance? La vertu, celle qui s'apprend aux dires de Socrate, ne serait -elle que ce pharmakon que Nietzsche, Marx et Freud nous ont appris à questionner? Le "socratisme" ne serait-il qu'un système de croyances basées sur l'hypothèse d'un bien et d'une raison universelles? Dans nos cégeps, a t-on raison d'enseigner Socrate plutôt que Protagoras, Épicure ou Marc-Aurèle?

  • michel lebel - Inscrit 13 août 2011 09 h 37

    Beau programme!

    Au fond, il faut des connaissances, des habitudes et du courage. Et pour autant que tout cela soit fondé sur le bon et non le mauvais. Méchant programme, comme dirait l'autre! Programme qu'offre toutefois les grandes religions monothéistes. Mais programme aussi inscrit dans "le-dedans" de toute personne. Un merci à Socrate, Platon et Louis-André Dorion, sans oublier les autres...