Chasse aux sorcières

Cela a commencé avec la révélation que la chef intérimaire du NPD, Nycole Turmel, était membre du Bloc québécois jusqu'à l'hiver dernier. Cela a continué, hier, avec la divulgation de l'appartenance passée au Bloc — de 1993 à 2001 — du ministre conservateur Denis Lebel.

Les commentateurs de la presse anglophone se sont déchaînés, affichant leur méfiance viscérale à l'endroit de quiconque a flirté avec la souveraineté. Les médias y ont aussi vu un filon à exploiter. Le Devoir a d'ailleurs appris que deux médias — la chaîne Postmedia News et le quotidien Toronto Star — ont entrepris de déterrer les allégeances passées des députés néo-démocrates.

Postmedia News a envoyé un questionnaire — seulement en anglais — à tous les élus du NPD du pays pour savoir s'ils appartiennent ou ont déjà appartenu à un autre parti, lequel et depuis quand, et s'ils ont déjà fait des dons à ces partis.

Le Toronto Star est plus direct, dans l'espoir, dit-il, de susciter un débat plus large sur l'unité du pays et la situation politique particulière au Québec. Le questionnaire qu'a obtenu Le Devoir n'est pourtant qu'en anglais et ne s'adresse qu'aux députés québécois du NPD. Au Star, on refuse de dire s'il en existe une version française ou si des députés québécois d'autres partis l'ont reçu. Dans celui envoyé aux députés du NPD, on ne veut pas seulement savoir s'ils ont adhéré à un autre parti, mais s'ils ont déjà voté pour le Bloc, pourquoi, et si le BQ a été une bonne chose pour le Québec. On leur demande s'ils se disent fédéralistes ou souverainistes, si ce fut toujours le cas et s'ils ont voté, et de quelle manière, lors des référendums de 1980 et 1995. Délicatesse extrême, on précise que les députés sont libres de répondre en français...

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Le fait que des politiciens fédéraux du Québec aient déjà eu des sympathies pour un parti souverainiste irrite, sans qu'on s'en étonne, bien des Canadiens anglais. Mais ce qui surprend, c'est l'indignation quasi unanime des commentateurs anglophones (les mêmes qui se réjouissaient de la déconfiture du Bloc) et le silence de la plupart sur la réalité politique québécoise des 20 dernières années. Ce sont leurs lecteurs qui le leur ont rappelé (sauf ceux de SunMedia où manger du Québécois fait recette). Les premiers bémols sont venus de ceux du Globe and Mail, le quotidien qui a dévoilé le passé bloquiste de Mme Turmel.

«Si les ex-souverainistes devaient être à jamais noircis pour leurs convictions passées, pourquoi changeraient-ils d'idée?», demandait Adam Waiser, d'Ottawa. Selon lui, il faudrait plutôt espérer que Mme Turmel inspire d'autres souverainistes. «Il faut prendre en considération le fait qu'un électeur québécois à la gauche des libéraux provinciaux n'a d'autre choix que le Parti québécois et Québec solidaire. Jusqu'à la percée du NPD, le Bloc était la seule solution de gauche envisageable au fédéral. Il s'agit d'un calcul politique auquel les électeurs ne sont pas confrontés ailleurs au Canada, et nous devrions nous en souvenir», relevait Sidney North, de Vancouver, avant de rappeler l'appui passé de Stephen Harper à l'isolationnisme albertain.

La réaction épidermique de la presse n'a eu d'égal que celle de la classe politique, Bloc compris. Dans le cas de ce dernier, on devine qu'il veut exploiter cette affaire pour tenter de mettre le feu aux poudres au Canada anglais et nuire au NPD qui lui a servi une raclée, mais de là à jouer les vierges offensées à la vue d'une bloquiste fédéraliste, il y a une marge.

Les bloquistes, Bernard Landry en tête, semblent avoir oublié que le Bloc a toujours courtisé les fédéralistes soucieux d'une défense musclée des intérêts du Québec. Durant la campagne de 1993, un sondage Ekos révélait déjà que la moitié des Québécois jugeaient qu'on pouvait voter pour le Bloc sans être souverainiste. Le Bloc lui-même savait combien les raisons de l'appuyer étaient variées. Dans un mémo interne rédigé à l'époque à la suite d'entrevues menées avec des citoyens, le personnel du parti écrivait: «L'adhésion au Bloc tient à plusieurs facteurs: la personnalité du chef, le discours nationaliste, mais aussi l'hostilité à l'égard des vieux partis, un écoeurement profond qui conduit les gens à vouloir essayer autre chose. Bref, il y a une forte réaction de dépit qui favorise un nouveau parti. Le Bloc recueille donc le vote de protestation.»

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Les conservateurs, de leur côté, ont commencé à se pourlécher avant même la révélation du Globe. Le cas Lebel va calmer le jeu un brin, mais le molosse conservateur a montré par le passé que, lorsqu'il tombe sur un os, il le ronge jusqu'à la moelle, surtout s'il lui permet de miner la crédibilité de son adversaire.

Le choix de Mme Turmel, dans ce contexte, fut-il une erreur? Pas nécessairement, mais il est clair que le NPD, qui connaissait son passé bloquiste sans s'en formaliser, n'avait pas prévu le coup, d'autant moins qu'il croyait le dossier clos après qu'il en eut été question durant la campagne électorale. Il a par conséquent sous-estimé la réaction que pouvait provoquer un retour sur le sujet. Non pas celle du public, mais celle des médias et des autres partis.

Si ces derniers arrivent à imposer leur lecture de la situation, le NPD en sortira fragilisé. Sinon, ce sera une simple ridule sur le visage du parti lorsqu'il affrontera l'électorat dans quatre ans.

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mcornellier@ledevoir.com
41 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 10 août 2011 02 h 59

    Simple stratégie politique...

    Une façon de déprécier l'adversaire en lui cherchant des poux. Rien de nouveau sous le soleil!
    Il reste qu'à la prochaine session parlementaire, les conservateurs vont en prendre pour leur grade concernant leurs politiques de la Grande Noirceur, leur arriération et leur vision du monde rétrograde.

  • Gaston Bourdages - Abonné 10 août 2011 05 h 58

    Ce que je retiens le plus de votre article...?

    Ces gestes que je qualifie de fort «pôvres» de la part de «Postmedia» et du «Toronto Star» Et de me poser ces questions: «POURQUOI» ont-ils agi de la sorte ? Et «COMMENT» en sont-ils venus à se comporter, à mon humble avis, comme étant totalement irrespectueux en s'adressant en unique langue anglaise ? Plus encore de me demander «Cou don...ces Toronto stars nous prennent pour...j'avais le goût d'écrire «QUOI»? au lieu de «QUI?»» De fait et en fait nous prennent-ils pour «quelque chose» ? Je soupçonne que non, «Batêche» que nous «devons» les fatiguer nous du Québec pour qu'ils, les stars, agissent ainsi! Où étaient ces «étoiles» torontoises lorsqu'un «grande» foule nous a candidement dit : «We love YOU!» Wow, que je me rappelle combien, comment et pourquoi j'ai été si ému et touché...! Parlez-en à ma sorcière. Les comportements de ces deux médias me sont vraiment de très basses qualités si qualité il y a.
    Je n'ai aucun respect pour ce type d'agissement et je fais différence entre l'action elle-même et la personne qui le pose.
    Heureux, fier, content voire nourri d'ÊTRE Québécois et d'avoir eu comme concitoyen d'origines feu M. René Lévesque.
    Mes respects et mercis Madame Cornellier
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com
    unpublic@gastonbourdages.com

  • France Marcotte - Abonnée 10 août 2011 07 h 14

    Imposer sa lecture ou pas

    Intéressant de voir que, même au Canada anglais, le public, les lecteurs, peuvent parfois avoir une lecture différente des faits que celle que tentent d'imposer de puissants médias et certains partis politiques.
    Il en faut de la jugeotte, du discernement pour ça!
    Car, dit madame Cornellier, ce sont bien d'abord les commentateurs de la presse anglophone qui se sont déchaînés contre quiconque pouvait avoir flirté avec la souverainté et les lecteurs n'ont pas aveuglément suivi, usant d'un étonnant bon sens.
    Soulageant de constater que la presse ne parvient pas toujours à créer de toutes pièces l'opinion!

  • Jean Lapointe - Abonné 10 août 2011 07 h 18

    Le pire là-dedans c'est quoi?


    Le pire là-dedans c'est le fait que la presse anglophone et les partis fédéralistes canadiens semblent être carrément opposés à la souveraineté du Québec et semblent considérer que les Québécois qui veulent la souveraineté de leur pays le Québec sont des traîtres.

    Leur Canada de 1867-1982 n'est pas considéré par eux comme un projet politique mais comme quelque chose de sacré à quoi il est interdit de s'opposer.

    Les partis fédéralistes canadiens, y compris le NPD, ne sont pas des partis politiques démocrates mais des espèces de sectes religieuses qu' il serait inacceptable de critiquer.

    N'est-ce pas là le propre d'un Etat totalitaire?

    Et ils se disent démocrates ces gens-là!. Est-ce que cela fait partie des valeurs dites canadiennes dont ils se disent tellement fiers.

    En réalité il n'y a pas de quoi être fier de refuser la liberté de s'auto-déterminer à une nation dont l'existence a pourtant été reconnue par le parlement canadien.

    En adoptant cette résolution, est-ce que les Canadians n'ont pas visé à essayer de nous calmer ou de nous endormir nous les Québécois plutôt que de reconnaître véritablement et sincèrement notre existence en tant que nation ?

    Aurions-nous affaire à une bande d'hypocrites et de menteurs ?

    Il faudrait quand même résliser que ces gens-là se foutent de nous complètement.

    Et je ne comprends toujours pas comment madame Turmel puisse s'associer à eux. Est-elle naïve ou irresponsable ?

    La leçon a tirer de tout cela c'est de sortir le Canada du Québec en récupérant tous les pouvoirs qui ont été concédés à Ottawa en 1867.

    Nous avons bien de raisons de vouloir un pays complet à nous. L'attitude autoritaire des partis politiques fédéraux en est une de plus.

  • jeanduc - Abonné 10 août 2011 07 h 26

    What does Canada wants?

    Quoi qu'on en dise, quoi qu'on en pense, la représentation qu'entretiennent les Canadians de leur pays est celle, calquée sur le modèle américain de "Melting Pot". On accepte votre différence de langue, de religion, de culture en autant que ça se passe dans votre cuisine. Sur la "place publique", il faut s'entendre et adhérer à cette immense aire commune qu'est l'Amérique. L'idée trudeauiste de mosaïque canadienne, de multiculturalisme ou autre isme, n'est pour le ROC que de la "bullshit". Soyons réaliste, les Canadians écoutent la même télévision que leurs voisins du sud, leurs villes (et les nôtres) sont pareilles avec leurs "shopping centers" leurs McDonalds. De plus, l'image qu'entretient le ROC grandement par ses média est celle de la "distinct society" qui vit au dessus de ses moyens à leur crochet. Il faut savoir que "société distincte" et "distinct society" ne veulent pas dire la même chose. En anglais "distinct" a une connotation de supériorité alors qu'en français le mot distinct réfère à la différence. Face à un tel clivage, je ne comprend pas les Nycole Turmel de ce pays qui se battent au fait pour quoi?