Les macaques

New Delhi — Mumbai: 11 attentats terroristes en 18 ans dans 40 sites différents, 704 morts et 2289 blessés, dont les 18 personnes tuées et 131 blessées dans les attaques simultanées à l'explosif commises le 13 juillet dernier à l'heure de pointe dans les secteurs commerciaux de Zaveri Bazar, Opera House et Dadar. Depuis 20 ans, il n'y a pas eu en Inde de ville qui ait subi davantage de violence terroriste. Le cliché, chaque fois qu'explosent les bombes, consiste à faire valoir combien les «Mumbaikers» sont résilients. Sauf qu'à si souvent se faire frapper, il devient de plus en plus laborieux de retrouver le moral.

Les actualités occidentales ont relevé la nouvelle du plus récent attentat sur un mode désintéressé. Il signale pourtant la fin d'un répit, s'agissant du premier attentat d'envergure commis dans la ville depuis le siège de l'hôtel Taj Mahal et le massacre hypermédiatisé de novembre 2008, dans lequel sont mortes 164 personnes.

Beaucoup disent que, derrière l'image de grande capitale financière et cinématographique qu'elle arrive encore à projeter sur la scène mondiale, Bombay/Mumbai est en fait une mégalopole qui vieillit plutôt mal. Que la ville a commencé à décliner, peut-être irrémédiablement, début 1993, après la démolition par des fanatiques hindous de la mosquée de Babri, à Ayodhia, dans l'Uttar Pradesh. À l'époque, cet événement avait déclenché à Bombay des émeutes religieuses qui avaient fait au moins 900 victimes, surtout musulmanes, suivies d'une série de 13 attentats vengeurs téléguidés par la pègre musulmane, dans lesquels avaient péri 250 autres personnes.

La justice n'a pas fait son travail après ces événements. Les connivences politiques n'ont pas été démontées. Face à la démission de l'État, les politiciens cupides, les mafias, les organisations extrémistes et les promoteurs immobiliers véreux ont pris le relais. «Mumbai est dévorée de l'intérieur», écrit Soutik Biswas, chroniqueur en ligne de la BBC.

Se superpose à cela l'inefficacité des corps policiers, mise en évidence par les attentats de novembre 2008... L'ampleur de ces attentats avait été telle à l'époque que ses habitants y avaient vu l'espoir que la ville, sous le choc, se reprendrait en main et que l'État central réformerait ses services de renseignements, manifestement incompétents en matière de stratégies contre-terroristes. D'autant que les principaux suspects sont toujours les mêmes: les radicaux pakistanais du LeT et leurs hommes de main, les moudjahidin indiens.

Le miracle n'a pas eu lieu. Dans la foulée des derniers attentats, à lire les spécialistes de Maximum City, la résilience se transforme en résignation.

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Delhi, 17 millions d'habitants, et puis, entre autres espèces vivantes, pas mal de rats, bien entendu, dont il m'arrive de croiser la course rampante, les meutes de chiens errants qui vous réveillent la nuit en hurlant à la Lune dans la ruelle, cette fascinante colonie de grands aigles milans installés dans la pépinière municipale du quartier voisin de Nizamuddin... Delhi serait, selon Ranjit Lal, auteur d'un livre intitulé Birds of Delhi, l'une des capitales du monde les plus diversifiées sur le plan ornithologique.

Il y a aussi des macaques, parmi les automobiles à ne plus savoir qu'en faire. L'amour de l'homme pour son char est universel. On voudrait être un singe, justement, d'autant qu'il est dans l'hindouisme un animal sacré ou, mieux encore, un singe ailé, pour pouvoir circuler dans cette ville antipiétonne et passer par les toits.

J'habite un quartier près du centre de cette capitale tentaculaire — et animalière. Un jour, par la porte ouverte du balcon arrière de l'appartement, qui est situé au premier étage, sont entrés deux gros macaques. Un bébé aux grands yeux ronds est resté assis sur la balustrade du balcon — à prendre des notes. Le premier s'est arrêté dans la chambre, comme en sentinelle. Le second est allé droit vers la cuisine, comme s'il savait très exactement où elle se trouvait, est monté sur le frigo, a pris les bananes et les chikoos, a tourné comme au ralenti la tête vers moi qui gueulais depuis le salon, est reparti avec son butin. Delhi: capitale cette année centenaire de l'Inde, 17 millions d'habitants et un macaque monté sur mon frigo.

«Le singe n'a jamais autant l'air d'un animal que lorsqu'on l'affuble de vêtements d'homme», dit le proverbe indien, cité dans Kal, un abécédaire de l'Inde moderne. Ah bon! Ceux qui sont rentrés chez moi étaient nus. L'homme, paraît-il, partage avec le macaque 93 % des gènes. Dans le panthéon indien, le dieu-singe Hanuman, sorte de Superman avant la lettre, occupe une place prépondérante. Mumbai compte pas moins d'une quarantaine de grandes statues d'Hanuman, érigées un peu partout. Delhi en a une dizaine. Un dieu guerrier dont les fondamentalistes hindous du BJP ont fait leur mascotte. Il y a quelques années, le président d'Arcelor avait qualifié de «monnaie de singe» l'argent avec lequel le groupe indien Mittal comptait mettre la main sur le grand producteur français d'acier. Vous dire à quel point les Indiens en ont été vexés...

Macaques sacrés, dieux haïssables. Font parfois sauter les réseaux électriques. Font peur aux marcheurs et aux enfants dans les parcs. Sont porteurs de maladies contagieuses. Dans la vraie vie, le citadin indien se tient loin d'eux, préfère leur forme sublimée. Évidemment qu'on n'ouvre jamais plus la porte du balcon sans se demander s'ils sont là.