Essais - Révoltes arabes: un regard littéraire

Les révoltes qui ont ébranlé les pays arabes en janvier dernier, et qui se poursuivent depuis, étaient inattendues. Les dictatures, dans cette région du monde, semblaient installées à perpète, dirigées par des despotes qui ménageaient leurs complaisants alliés occidentaux. De loin, c'est-à-dire d'ici par exemple, on pouvait même avoir l'impression que les populations arabes s'accommodaient de cette situation et que leur culture ne leur permettait pas d'imaginer vivre autrement. Nous savons, maintenant, que nous nous trompions, mais nous peinons encore à comprendre les tenants et aboutissants de ce brusque changement.

Dans L'Étincelle. Révoltes dans les pays arabes, l'écrivain français d'origine marocaine Tahar Ben Jelloun revient sur les événements, afin d'éclairer notre lanterne. Intellectuel engagé dans les débats concernant cette région du monde, Ben Jelloun ne développe toutefois pas, dans ces pages, une analyse savante de ces bouleversements. Il propose plutôt, dans le style élégant et limpide qu'on lui connaît, un regard fraternel et littéraire sur ces révoltes qui le réjouissent et dans lesquelles il retrouve le sursaut de dignité du «citoyen universel qui arrive au bout de sa patience».

«Si personne ne pouvait prévoir ce printemps révolutionnaire, reconnaît-il, on en pouvait lire, ces dernières années, bien des signes avant-coureurs.» Il n'y a jamais eu, par exemple, de «silence des intellectuels arabes». Cette idée, répandue en Occident, est fausse, selon Ben Jelloun. «La liste est longue de ceux qui ont perdu la vie en défendant les droits de l'homme, écrit-il. [...] Non seulement ils réagissent, mais ils prennent chaque fois des risques qu'aucun intellectuel occidental n'a jamais pris.»

En début d'année, cette opposition s'est enfin matérialisée massivement et avec une étonnante maturité. «La victoire, écrit Ben Jelloun, est là: une révolution naturelle, à l'image d'un fruit qui a tant mûri qu'un jour d'hiver il tombe tout seul, entraînant avec lui d'autres fruits: les arbres se sont mis à danser comme dans un temps de festivité heureuse.»

Défaite de l'islamisme

L'écrivain ne craint pas le détournement islamiste de ces révoltes. La contestation arabe, explique-t-il, se réclame de valeurs comme la liberté, la dignité, la justice et l'égalité, ce qui fait que «ce printemps signe la défaite de l'islamisme» et de son discours attribuant aux autres — Européens, Américains et Israéliens — les malheurs arabes. «Cette fois-ci, remarque Ben Jelloun, les Arabes ont pris leur destin en main et ont décidé de monter dans le train de la modernité sans évoquer d'alibi, sans culpabiliser le reste du monde.» Aussi, l'écrivain n'hésite pas à qualifier ces révoltes de révolutions, «portées par des revendications d'ordre éthique et moral».

Dans le monde arabe, explique Ben Jelloun, l'individu n'est pas reconnu et doit s'effacer derrière le clan, la tribu et la famille. Or, l'individu est la base de la démocratie. «C'est, continue l'écrivain, une voix, un sujet que le groupe ne peut soumettre ou contrôler. C'est une personne qui a son mot à dire et qui le dit en participant à des élections libres et sans trucage.» En prenant courageusement la rue, les Tunisiens et les Égyptiens réclament donc à leur tour le droit moderne d'être des individus.

Ils contestent, de plus, l'attitude de leurs présidents qui se prennent pour des «monarques absolus» et s'imposent par la force, la corruption, le mensonge et le chantage. Ils contestent le népotisme, le favoritisme et la terreur. Ils expriment une «exaspération générale» qui, insiste Ben Jelloun, n'a rien d'idéologique. «Il n'y a pas eu de leader, pas de chef, pas de parti qui porte la révolte en avant, explique-t-il. Ce sont des millions de gens ordinaires qui sont sortis dans les rues parce que trop c'est trop!»

En Tunisie, l'étincelle qui a mis le feu est l'immolation de Mohamed Bouazizi, ce jeune marchand de fruits et légumes poussé à bout par les autorités. En Égypte, c'est la torture de Sayed Bilal, un innocent tué par la police qui voulait lui faire avouer un crime qu'il n'avait pas commis; c'est le militantisme d'Ayman Nour, du mouvement Kifaya, de l'internaute Israa Abdel Fattah et de plusieurs autres. Ben Jelloun, on l'a dit, ne craint pas la récupération du soulèvement par les Frères musulmans, qui ne récolteraient que 20 % des sièges à une élection, puisqu'une «nouvelle génération d'Égyptiens ayant vécu à l'étranger [...] est revenue dans le pays d'origine de ses parents et entend bien construire une Égypte débarrassée de l'islamisme rétrograde et fanatique».

Le feu de la dignité

Ben Jelloun évoque aussi les cas de l'Algérie, du Yémen et de la Libye. Dans ces pays complexes, note-t-il, la révolte, pourtant nécessaire, risque de dégénérer en bain de sang. Le Maroc, quant à lui, est dans une situation particulière puisque son roi, Mohamed VI, aurait eu l'intelligence, depuis 1999, de procéder à des réformes allant dans le sens d'une certaine démocratisation. Malgré des ratés, le pays, écrit Ben Jelloun, «avance et poursuit sa révolution pacifique avec son roi».

Dans deux chapitres de L'Étincelle, Ben Jelloun se met dans la tête de Moubarak et de Ben Ali pour faire ressentir au lecteur l'incompréhension qui habite ces dictateurs, convaincus d'être de grands hommes, devant les révoltes. Dans Par le feu, un bref récit qui paraît simultanément à son essai, l'écrivain reconstitue les derniers jours de Mohamed Bouazizi, le sacrifié tunisien, pour nous faire comprendre de l'intérieur le désespoir de l'Arabe ordinaire.

Harcelé et humilié par les sbires du régime qui veulent le corrompre ou le briser, empêché de tenir la main de son amoureuse en public, tenté par l'inaccessible rêve canadien, le jeune homme sera, au prix de sa vie, l'étincelle tragique qui allumera le feu des révoltes.

Pour chanter la naissance de l'individu moderne dans le monde arabe, rien ne vaut la littérature.

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louisco@sympatico.ca

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L'Étincelle
Révoltes dans les pays arabes
Tahar Ben Jelloun
Gallimard
Paris, 2011, 128 pages

Par le feu
Tahar Ben Jelloun
Gallimard
Paris, 2011, 56 pages
6 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 30 juillet 2011 09 h 18

    Le printemps arabe....de l'espoir pour tous....

    Le printemps arabe , comme on le nomme parfois , est une très bonne chose pour ces peuples opprimés depuis si longtemps. Il représente la lumière au bout d'un long tunnel. Le chemin sera peut-être encore long mais le train est en marche. Ce printemps est aussi une leçon pour nous, endormis que nous sommes dans notre confort ouaté. Les peuples peuvent encore parler et changer les choses. Tous les fatalistes, les désabusés et les cyniques du monde devraient se le tenir pour dit.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 juillet 2011 19 h 56

    Ben Jelloun et le Maroc

    Ben Jelloun est comme la majorité de ses frères vivant à l'étranger: le roi est un dieu indétrônable. C'est quand même incroyable que d'en avoir une si grande peur!
    J'ai dit déjà à un Québécois d'origine marocaine, qui en pinçait lui aussi pour le roi, que lorsque les Marocains pourront se payer la tête de celui-ci, ce sera vraiment la démocratie. Il n'a rien voulu entendre.

  • parade21 - Abonné 31 juillet 2011 11 h 09

    Se payer la tête du Roi mais aussi de la Reine?

    Les chemins de la démocratie sont impénétrables. À suivre la logique de M. Le Blanc, le Canada et le Québec n'ont pas atteint, tout comme le Maroc, le plein épanouissement démocratique puisque nous en pinçons toujours pour la Reine, le gouverneur général et le lieutenant gouverneur. La paille et la poutre! Ce québécois, d'origine marocaine, aurait pu lui rétorquer qu'il n'avait pas de leçons à recevoir d'un citoyen dont le chef de l'État est la Reine et qu'il lui fallait faire le ménage dans sa propre écurie d'Augias avant de penser faire celle du Maroc.

  • Jana Havrankova - Abonnée 31 juillet 2011 12 h 19

    L’impossibilité de République islamique d’Égypte?

    Je suis toujours étonnée de cette assurance qu’ont les libres penseurs arabes, Ben Jelloun inclus, que l’islamisme ne pourra prendre racine en leurs terres. Déjà en Égypte de nos jours, les islamistes constituent une force majeure de protestation http://arabia.msn.com/News/MiddleEast/youm7/2011/J Ce ne serait pas pour la première fois dans l’histoire qu’un mouvement de libération légitime serait perverti temporairement ou durablement : révolutions française, russe, iranienne. Oui, j’ai des craintes pour l’avenir de l’Égypte.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 juillet 2011 14 h 56

    M. ou Mme Parade21

    Vous avez compris tout de travers. Ici, au Canada, nous pouvons dire du mal de la reine sans danger, mais faire pareil au Maroc vous vaut la prison. Voyez-vous la différence?