De la guinguette au bal barge

La Bâronne d’Paname et Sven le marin, deux personnages qui ajoutent au pittoresque des bals musettes parisiens.<br />
Photo: Josée Blanchette La Bâronne d’Paname et Sven le marin, deux personnages qui ajoutent au pittoresque des bals musettes parisiens.

Paris (19e) — Il flotte dans l'air pesant de cette fin de journée une odeur aigrelette de sueur, de parfum cher et de pisse rance. Ça sent la promiscuité et le coude à coude consenti. Sans oublier les sourires, des comme on n'en fait plus, une espèce disparue à l'heure de pointe. Y'a Bébert qui tangue avec la main sur la hanche et la clope aux lèvres tout contre Yoyo qui chaloupe comme si elle avait encore abusé du p'tit blanc. Y'a Victor et Sven, deux échalas qui ne savent pas danser, mais sont sapés, qui en «monsieur», qui en marin en permission. Y'a ce couple de vieux beaux, vintage-rétro-actuel, bottillons rouges de velours, bien lacés, et petite java maîtrisée en sautillant d'un pied à l'autre. Ils affichent une dégaine qu'on remarque et ils en jouent sérieusement.

Aujourd'hui, c'est la RATP qui régale; on souligne le 20e anniversaire du métro Jaurès par un bal populaire extérieur avec tout ce que le quartier compte de paumés, d'artistes dans le coup, de nostalgiques de la musette et de théâtreux en mal de vieilles fringues du décrochez-moi-ça et d'antique Buick à désenrhumer tous les premiers du mois. Ajoutez à cela les touristes en cavale, les passants pressés et les flâneurs en goguette et vous avez de quoi transformer un anonyme passage asphalté surmonté des rails de métro en scène de film digne d'Amélie Poulain.

Ça valse, ça chancelle et virevolte tout autour, emportés par les encouragements joyeux de l'accordéon, les «C'est la plus bath des javas tsouin tsouin» et les padam padam padam de la môme qui rechante les «je t'aime de 14-juillet» et «les toujours qu'on achète au rabais». Un Japonais fait danser une Bretonne, ou l'inverse. Un gros monsieur fait tourner les dames à défaut de faire chavirer leur coeur. Hervé, beau jar, a enfilé sa chemise noire du dimanche avec son foulard blanc noué. L'heure est à la pavane padam padam.

La chanteuse entonne Les Escaliers de la butte et je fredonne avec elle le poète et l'inconnue qui s'aimèrent l'espace d'un instant et ne se sont jamais revus. En dansant au bras de mon Jules, j'essuie une furtive larme de bonheur sur son gaminet fatigué. J'ai la gorge nouée par tant de liesse au milieu du bitume et des vapeurs de diesel. Ici, toute la lassitude s'efface, tous les soucis s'évanouissent, toutes les inégalités disparaissent dans la grande démocratie du bal musette, une spécialité parisienne récemment ressuscitée.

Midnight in Paris

Si j'étais dans le dernier film de Woody Allen, c'est ce Paris de l'avant-guerre que je voudrais retrouver, chassé par la grande vague du rock'n'roll, un Paris bon enfant où tout était prétexte à s'enfiler un verre de guinguet derrière le col (petit blanc sans vice ni vertu vendu dans les guinguettes du bord de la Marne, en banlieue parisienne) et se faire tourner la tête. Le bal musette, c'est la revanche des plus très frais, des trop verts, des mal rasés, des loubards en marcel, des barjots aux yeux tristes et des mal aimés dès la case départ. Leur hymne national c'est L'Amant de Saint-Jean et aussi, peut-être, les seuls préliminaires qu'ils connaîtront: «Comment ne pas perdre la tête / Serrée par des bras audacieux / Car l'on croit toujours / Aux doux mots d'amour / Quand ils sont dits avec les yeux».

Tout l'été, de bals barges en Paris Plages, la guinguette est remise en valeur chaque jour jusqu'au 21 août. La Bâronne d'Paname invite Parigots et touristes à venir faire un tour de manège dans des bras audacieux ou frileux.

Tirée à quatre épingles dans sa robe jaune qui lui rehausse la vitrine, la Bâronne (de son vrai prénom, Mélina) s'est donné pour mission, il y a trois ans, de faire redécouvrir le patrimoine du baloche. À 47 ans, cette graphiste de métier a tout laissé tomber l'année dernière pour consacrer ses énergies à la musette, promenant ses bals barges tantôt au métro Jaurès, tantôt sur les berges de l'Ourcq ou du côté de Pantin.

«La danse, c'est perçu comme superficiel en France, "léger". Il n'y a que les midinettes ou les ringards qui vont danser. Ça fait provincial. Ça s'est perdu...», remarque-t-elle. Son association, Bal à Paname, comporte une vocation patrimoniale. «C'est un patrimoine riche, très dense, et l'idée était de le ressortir des malles, de lui donner sa chance, comme pour le tango. Paris sans musette, ce serait comme Buenos Aires sans tango», raconte cette danseuse tout terrain qui n'a suivi que quatre cours de tango dans sa vie.

«La danse s'apprend sur la piste et se transmet entre les générations. On veut que ça reste le bal des gens. Vous ne savez pas danser? On s'en fout! Regardez votre voisin, copiez, inventez votre style. Il faut que ça reste authentique et spontané. On a oublié que la danse c'est instinctif et pas du tout cérébral», souligne celle qui s'est donné pour mission de faire guincher le citoyen lambda avec l'aide de jeunes musiciens à bretelles et casquettes qui réinventent le genre ou dépoussièrent les classiques.

On va au bal qu'y m'dit

La Bâronne d'Paname a ses adeptes, ses ambassadeurs aussi, et tente de réconcilier Paris avec sa culture festive populaire. Au bassin de la Villette, il faut voir le tout-venant s'essayer à la valse musette en sandales Birk durant l'événement Paris Plages. «La guinguette est une forme de bal particulier qui avait lieu le dimanche, le jour, explique Mélina. Alors que le bal musette est plutôt citadin et se danse dans de petits lieux, dehors. Mais la musette est née du croisement entre des accordéons d'Italiens — très populaires dans les dancings — et le trad auvergnat.»

La Bâronne se défend bien de verser dans l'angélisme et de nous servir la nostalgie d'une époque révolue; elle renoue avec sa candeur, le rêve et l'espoir. Paris semble morose et on sent bien que l'heure n'est pas toute à l'insouciance.

Mais ce bonheur-là, si fugace soit-il, il est à saisir à bras-le-corps et il tient momentanément en joue les solitudes et les atrocités prévues au programme du jour. Ce bonheur-là, il est gratuit et tient toutes ses promesses. Voire plus, si affinités.

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cherejoblo@ledevoir.com

twitter.com/cherejoblo

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Et les zestes

Visité: le site www.myspace.com/la_baronne. Vous y trouverez les horaires pour Paris Plages Villette, tous les jours de 17h à 20h jusqu'au 21 août, et les prochains rendez-vous pour les bals barges. Guinguettes et bals sont gratuits! Aussi, un tas de clips rétro et de vieilles chansons. En espérant que l'idée sera retenue aux prochaines FrancoFolies. Guinguette quotidienne à l'apéro au Quartier des spectacles? J'en suis.

Repartie: très déçue de la guinguette Le Martin pêcheur à Champigny, sur les bords de la Marne. Long voyage, menu infect, guinguette-disco (style cabane à sucre) et le gros prix. L'attrape-gogo par excellence. Seule consolation, les saules pleureurs et le cadre enchanteur. Dommage. www.guinguette.fr

Pris: un verre sur la charmante péniche Antipode, au canal de l'Ourcq. On y casse la croûte, on y danse musette, on y chante, on y présente des spec-tacles pour enfants. Une navette tout près vous mène gratuitement aux bals barges. www.abricadabra.fr/

Aimé: le guide Paris méconnu (éditions Jonglez), une promenade hors des sentiers battus dans chaque arrondissement parisien. En fait, il est aussi passionnant à lire qu'à «suivre» grâce aux photos et aux commentaires intéressants. Lorsqu'il sera traduit en japonais (ça s'en vient), on pourra toujours s'interroger sur la pertinence du titre...

Souri: en entrant dans la guinguette Chez Louisette, aux puces de Saint-Ouen. Un Paris demeuré intact, du menu traditionnel aux musiciens qui s'exécutent sur un synthétiseur. Vive l'accordéon en dégustant son oeuf-mayo. Soit dit en passant, le mot «guinguette» vient de «giguer», qui veut dire sauter.

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«Alors vous l'aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté. Alors vous lui réapprendrez à danser à l'envers comme dans le délire des bals musette. Et cet envers sera son véritable endroit.» Antonin Artaud

«Paris marlou
Aux yeux de fille
Ton air filou
Tes vieilles guenilles
Et tes gueulantes
Accordéon
Ça fait pas d'rentes
Mais c'est si bon»

Paris Canaille, Léo Ferré

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«Je ne sais pourquoi j'allais danser
À Saint-Jean au musette,
Mais quand un gars m'a pris un baiser,
J'ai frissonné, j'étais chipée»

Mon amant de Saint-Jean

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2 commentaires
  • Roch-André LeBlanc - Abonné 29 juillet 2011 08 h 31

    Votre photo en tête d'article

    Madame Blanchette,

    Mille mercis d'avoir renouvelé votre photo.

  • camelot - Inscrit 29 juillet 2011 13 h 02

    Étymologie

    Le Robert écrit : Guinguette : Cabaret populaire, le plus souvent dans un cadre champêtre, où l’on va fêter les jours de fête. Guinguette : 1694 ; féminin de guinguet « étroit » (d'un habit) ; maison guinguette, XVIIIe ; de l'ancien français ginguer « sauter », radical germanique gîga. P. Guiraud préfère rattacher le t. au francique wenkjan par l'intermédiaire d'un germanique winkan. Guincher, guingois (de).

    Mais Furetière avance une autre hypothèse très plausible : Guinguet : « Petit vin qui n’a ni force ni agréément au goüst, mais qui est extremement verd. Tout le vignoble d’Ivry, de Vitry,