Les guerrières

Élise Fontenaille retrace, pour son public français, les débats qui ont suivi la tuerie collective.<br />
Photo: Roberto Frankenberg Élise Fontenaille retrace, pour son public français, les débats qui ont suivi la tuerie collective.

Dès la première phrase de L'homme qui haïssait les femmes, nous sommes fixés: «Ce six décembre 1989, il neige sur Polytechnique.» C'est bien de Marc Lépine dont il est question.

Sauf que celui qui s'est enlevé la vie après avoir tué quatorze femmes ce jour-là porte ici un autre nom: Gabriel Lacroix. Même chose pour les autres personnes impliquées dans la tragédie.

Les témoins du massacre, mais aussi les policiers, le médecin légiste, les proches des victimes, la mère du tueur, sa soeur, son père..., apparaissent tous sous de fausses identités.

Seuls les noms ont été changés... ou presque. Il s'agit bien d'un roman, mais basé sur une reconstitution fidèle des événements. Et écrit dans un style presque journalistique.

Les phrases sont courtes, le ton est direct. Les faits dominent, les témoignages se suivent. Comme dans un long reportage, ou un documentaire. Pas de narrateur. Pas de surenchère.

La question qui domine dans le livre: pourquoi? Pourquoi cet acte terrible, inimaginable? Cette question, sur laquelle tout le monde s'est penché depuis le massacre de Polytechnique, demeure en suspens au bout du compte.

La lettre-testament du tueur est reproduite. De même que les mots qu'il a criés aux victimes avant de les abattre. Sa détestation profonde des féministes, tout ça.

Son passé familial violent est scruté à la loupe. Le fait que son père ait vécu la torture pendant la guerre d'Algérie, tout ça. Sont ressassés aussi les rêves brisés de l'assassin, son désir d'intégrer l'armée, de faire des études en génie.

6 décembre 1989


Il y a même un moment, à la toute fin du roman, où nous sommes dans la tête du meurtrier. Juste avant qu'il se rende à Polytechnique. Nous le voyons agir, penser, dans la solitude de son appartement. Tandis qu'il se coupe les cheveux, se rase la barbe, s'assied à son bureau pour écrire.

Par exemple: «Il se passe la main dans les cheveux, étonné de les sentir si courts. Il commence à écrire, il sait très bien ce qu'il veut dire, il sait très bien ce qu'il s'apprête à faire.» Puis: «En écrivant le dernier paragraphe, les derniers mots, il sourit.»

À ce moment-là, bien sûr, concernant l'état d'esprit, le sourire du futur meurtrier, tout ça, nous sommes carrément dans la fiction pure. Privilège d'écrivain, liberté du roman.

Malgré son caractère apparemment journalistique, tout le livre est construit de telle sorte, en fait, qu'on en vient à brouiller les pistes entre la réalité et la fiction. Les faux noms aidant.

Même si dans l'ensemble vous et moi savons très bien que ça colle à peu près. Ça recoupe les innombrables reportages, documentaires, entrevues auxquels on a déjà eu accès.

Alors, tout ça pour ça? L'homme qui haïssait les femmes n'apporte rien de neuf, finalement. Pour nous au Québec, du moins. L'affaire a fait tellement de bruit ici depuis 20 ans, tellement de dégâts aussi. Et puis, le film de Denis Villeneuve est dur à battre comme fiction sur le sujet.

Oui mais voilà. Ce n'est pas à nous que ce livre s'adresse principalement, mais aux Français, d'abord. C'est en France que L'homme qui haïssait les femmes paraît: là-bas, le massacre de Polytechnique n'a pas eu de réel retentissement.

Séduction ou revendications


L'auteure, Élise Fontenaille, est elle-même française. Elle a signé plusieurs romans inspirés de faits divers, d'événements réels, tel Les Disparues de Vancouver (Grasset) paru l'an dernier. Et elle est bel et bien venue au Québec pour enquêter.

Elle remercie d'ailleurs, à la fin de son livre, les hommes et les femmes de Montréal, qui l'ont «accueillie avec chaleur et ont répondu à toutes [ses] questions, même les plus dérangeantes», précise-t-elle.

Là où le livre devient intéressant pour nous, c'est dans la manière avec laquelle l'auteure retrace, pour son public français, les débats qui ont suivi la tuerie collective du 6 décembre 1989.

Tout ce qu'elle raconte sur les prises de bec entre féministes et masculinistes, sur le fait que le tueur s'en est pris aux femmes seulement, qu'il a demandé aux hommes de sortir de la salle de classe et qu'ils lui ont obéi... Tout ce qu'elle rapporte sur la supposée «lâcheté» des hommes présents ce jour-là.

Bien sûr qu'on sait tout ça, rien de nouveau, encore là. Mais c'est la façon de camper le décor qui attire l'attention. C'est la perception qui diffère. La vision des choses, du monde, des hommes, des femmes et des rapports qu'ils entretiennent.

L'auteure tente d'expliquer l'évolution du féminisme au Québec. Elle en vient à remonter à l'ère duplessiste, alors que nous vivions dans «une dictature cléricale ou presque».

À son public français, et, qui sait, international, elle fait remarquer que «l'Église et l'État ne faisaient qu'un, les femmes étaient sommées de se soumettre à leur époux, les filles dressées à l'obéissance aveugle par les soeurs». Révolution tranquille oblige, note-t-elle, le Québec entra ensuite dans la modernité et la laïcité, et redonna, peu à peu, la parole aux femmes.

Autrement dit: «En deux générations, les femmes sont passées sans transition de la ponte — dans les années cinquante, avoir quinze enfants de rang n'était pas rare — à plus d'enfants du tout. En Europe, on estime que les hommes et les femmes sont complémentaires; au Québec, c'est l'égalité qu'elles réclament, et le partage du pouvoir.»

Attendez, le meilleur s'en vient: «Au Québec, les féministes sont des guerrières.» Voilà, c'est dit. «Elles sont bien plus vindicatives que leurs consoeurs européennes, trop souvent dans la séduction, le dialogue: des féministes en dentelles. C'est comme ça qu'on les juge souvent, ici.»

Est-on encore dans un roman? L'impression que l'auteure avance masquée. On se croirait davantage dans un essai, un plaidoyer, un ouvrage aux allures sociologiques, non?

Est-il encore question du tueur de Polytechnique? Bien sûr que si. Nous sommes en plein dedans. Dans la haine des féministes. Des féministes québécoises, précisément.

Là-dessus, je pars en vacances. Repos de la guerrière.

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5 commentaires
  • Jayltemps - Inscrit 16 juillet 2011 08 h 23

    Et bien!

    Voilà, la dame de France a souhaité nous instruire sur ce que nous n'arrivons pas à comprendre. Toute une chance que nous ayons les Français pour initier à la vrai réalité des choses.

  • simon dallaire - Inscrit 16 juillet 2011 09 h 33

    L'égalité...

    Guerroyer pour avoir le pouvoir de quoi? La chose que les hommes et les femmes doivent partager c le bonheur, pas plus compliqué que cela. Marc Lépine n'aimait peut-être pas les femmes, mais c'est lui-même qu'il détestait probablement le plus. Son geste est celui d'un homme qui n'arrivait pas à s'exprimer, celui d'un homme bien de son temps. Si la révolution tranquille a eu lieu, celle des hommes tardent encore. Le drame de la polytechnique, ce n'est pas uniquement celui des femmes, c'est aussi celui de la masculinitude. Quand on en vient à se considérer guerrière et qu'on en semble fière, je crois qu'on emprunte le mauvais sentier. Celui-là même dans lequel un Lépine armé s'est enfoncé le 6 décembre 1989.

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 16 juillet 2011 14 h 43

    Vraiment intéressant, je vais surement le lire.

    Un regard externe des événements ne peut qu'être bénéfique. Je ne me suis jamais tellement attardé sur tout ce qu'on a dit sur ce drame parce que cela m'interpelle en tant qu'homme de cette génération de "baby boomers" et que ça me dérange.

    À la lecture de l'article j'apprends le fait que le tueur avait demandé aux hommes de sortir de la salle de classe et qu'ils lui ont obéi... Ça me dit beaucoup.

    Se pourrait-il que dans nos familles, dans nos écoles, dans nos églises et dans notre vie sociale, nous ayons une haine formelle des femmes? Le titre devrait être plutôt, "L'homme à qui on a appris la haine des femmes". Le pire c'est que cette haine nous a probablement été inculquée par les femmes que nous aimons, nos mères, nos soeurs, des tantes, des grand-mères, des enseignantes, des religieuses et incidemment par tous leurs pendants masculins. Bien sûr, tout cela a été fait de manière subjective dans un contexte socioculturel propice à considérer la femme comme personne mineure au service de l'homme. Dans ces mêmes périodes, les femmes auraient-elles fait aussi l'apprentissage de la haine des femmes?

    Nous pouvons repenser à ce drame et conclure que c'était un fou isolé, un homme et que le crime est contre les femmes. Nous pouvons choisir le camp dans lequel nous nous sentons à l'aise et décrier le camp adverse. Je crois que dans le deux cas c'est une fuite.

  • Christiane Petit - Inscrite 16 juillet 2011 15 h 40

    guerrière et fière

    Le féminisme québécois relève de la nécessité de faire place à la nature féminine complètement déformée par l'éducation religieuse des années précédant la ''révolution tranquille'' ... pas si tranquille pour les femmes!

    Elles ont eu à renouer avec leur nature féminine et son entièreté. Il ne suffit pas de plaire à un homme, de l'épouser, d'enfanter chaque année, d'éduquer 12 enfants malgré la pauvreté, la maladie, l'asservissement de l'intelligence au pouvoir masculin : clergé masculin complice de la politique provinciale de l'époque, la ''grande noirceur'' quoi!

    C'était un apple à exister , à s'instruire pour essayer d'éviter ce que nos mamans avaient pu subir, pour développer une autonomie saine, un discernement le plus éclairé possible. De femme séductrice, responsable de la chute de l'homme, femme -péché-méchante-satanique, nous devions nous construire une autre femme .

    Certes, ce fut un grand choc pour les hommes québécois qui ne comprenaient pas nécessairement ce qu'ils voyaient, ce qu'ils vivaient . Dans une période de transformation profonde, il n'est pas possible d'expliquer sereinement ce qui arrive. La conscience n'est pas toujours capable de suivre et résiste. Il est normal aussi qu'il y ait des incompréhensions totales et dramatiques comme ce que cette dame décrit.

    Cette dame ne peut que décrire et compatir.

    Seules les québécoises peuvent identifier les sentiments, émotions vécus. Elles peuvent connaître les besoins à la source de cette transformation et décider des orientations et des gestes à poser.

    On peut bien faire des interprétations et des jugements gratuits.

    Je vois le chemin parcouru, rien n'est jamais totalement acquis c'est certain. particulièrement en cette période de virage à droite radical.

    Mais j'ai acquis un amour ,une confiance dans la vie et dans les hommes comme partenaires et cela personne, rien ne peut me l'enlever.

    Notre histoire a évolué à une vitesse ful

  • Elise Fontenaille - Inscrit 19 juillet 2011 23 h 24

    Vive les Guerrières !

    Mais je n'ai aucune leçon à donner à quiconque voyons ! surtout pas qu Québec ! je voulais juste raconter cette histoire à ma façon, comme je l'ai ressentie : en France personne ou presque n'en a jamais entendu parler. Et pour moi chère auteure de l'article, guerrière c'est plutôt en compliment ! d'ailleurs j'en suis une moi-même...