Mon père s'appelait Épicure Bouchard

Entre naissance et mort, il faut bien s'occuper. La phrase est très ancienne, si ancienne que nous pourrions la qualifier de sentence. L'art de vivre, qui est l'art du bonheur, selon Épicure, consiste à demeurer simple, naïf et occupé. De la dure réalité de la vie, il faut se divertir. Le divertissement a d'ailleurs interrogé Pascal lui-même, qui ne devait pas être un gars de party, comme on dit. Mais il savait que nous divertir était notre seule défense. Autrement, la profondeur de l'infini nous angoisserait terriblement, notre finitude nous tuerait avant l'heure et les destins du mauvais sort nous paralyseraient entièrement.

La chrétienté a beaucoup travaillé cette idée morbide qui décrivait la vie comme une vallée de larmes ou comme un corridor de tentations. Les ouailles devaient s'activer pour ne pas tomber dans la luxure et les mauvaises pensées. Épicure avait été plus heureux dans son traité des occupations. Les petites choses sont les plus riches et c'est notre devoir que d'être heureux. Pour cela, il faut restreindre ses besoins, cultiver la sobriété du geste, modérer ses transports, contrôler ses appétits, être maître de ses désirs. Le bonheur durable vient des petites jouissances et des petites peines. Nous sommes loin de la culpabilité chrétienne mais bien plus près de notre profit.

La vie est pleine de petites choses à faire, à voir, à bricoler, à refaire et à revoir encore. Mais le monde moderne a battu les Classiques au poteau: nous carburons à l'appétit, nous sommes la société du désir. Pas question d'économiser. Il faut s'éclater. L'accélération et l'intensité, le puits sans fond des émotions et des plaisirs, voilà la vie extrême qu'on nous propose. Plus moyen d'être ce que nous sommes aux différentes étapes chronologiques de notre vie, il n'y a qu'un seul mode d'emploi: l'inflation de la vie. L'octogénaire doit faire du ski nautique, le retraité doit travailler deux fois plus qu'avant, nous sommes forts éternellement, c'est un péché de ralentir, et je ne dis rien de l'argent nécessaire pour se faire des coussins qu'en d'autres temps on appelait trésors.

Mon père était un homme heureux et je l'ai vu aller jusqu'à sa mort soudaine, à un âge où il convient de partir soudainement. Sa philosophie était naturellement épicurienne. Jouir du plaisir de boire un simple verre d'eau, en s'imaginant que cette eau pourrait bien être rare, nous manquer tragiquement, être sale ou empoisonnée. Mais voilà que mon puits est rempli, que cette eau est belle et pure, voilà que j'avais soif et voilà que je bois. Regarder ses robinets en se levant le matin est une première occupation. S'émerveiller de la plomberie moderne en est une autre. Prendre un bain chaud fut pendant longtemps le privilège des empereurs. Mon père faisait grand cas de son bain quotidien, il le prenait comme un cadeau des dieux. Mon père s'appelait Épicure Bouchard. Il était simple comme bonjour. Il souriait d'un rien et son sourire m'est souvenir précieux. Il parlait aussi pour ne rien dire mais le son de sa voix m'habite encore aujourd'hui.

Vous m'objecterez que mes exemples sont extrêmes. Je soutiendrai que non. Nous sommes facilement moroses et insatiables; la modernité nous a enlevé le sens de la mesure. Nous avons soixante ans, nous voulons en avoir quarante, nous avons mille dollars, nous en voulons cent mille, nous allons en Floride, nous voudrions aller en Europe, et nos écrans de télévision ne seront jamais assez gros pour rassasier notre goût de tout voir. Nous sommes pourtant tous des penseurs. Prendre sa retraite, c'est aussi se recueillir. En vieillissant, il nous reste à réfléchir le monde. Il y a tant de livres à lire, d'oiseaux à observer, de sous-bois à éclaircir, de jardins à cultiver, de rencontres à faire ou à éviter, d'avis à marmonner, de savoir à transmettre, de silence à défendre, de nuits à rêver. Il reste tant de choses à dire, de gestes à faire, de voies à suivre, de routes à explorer et de routines à creuser. Il reste à s'ouvrir les yeux plus grand encore, à cultiver sa vision, qui par ailleurs baisse. Il reste à lire, à transmettre, à impressionner et à saisir toutes les occasions. En ce sens, il n'y a pas une seconde à perdre parce qu'il n'en est jamais de perdue.

Il est indéniable que nous entretenons un rapport trouble avec la retraite que nous voyons trop souvent comme une déroute. De nos jours, vieillir est mal vu. Mais qu'à cela ne tienne, nous n'inverserons jamais le sens du temps. Nous pouvons toujours rappeler aux impertinents de l'instantanéité que le fait d'avoir été augmente encore le fait d'être. Nous vivons dans une société qui n'apprécie guère la durée, la continuité, la mémoire inscrite sur l'écorce de nos êtres. J'aurai tellement de choses à faire quand je ne travaillerai plus que je ne suis pas certain d'avoir du temps pour la visite.

D'ailleurs, je prends congé d'écriture. Je serai sur la route pendant plusieurs semaines. Je m'en vais compter les épinettes et les brins d'herbes, le long de la Transcanadienne. Cette chronique du lundi ne reviendra qu'en septembre. Entre-temps, le long du chemin, je ramasserai des canettes et des bouteilles vides, comme mon père dans sa vieillesse, qui était si content quand il en ramassait beaucoup. Cela l'occupait. Ramasser des canettes d'un océan à l'autre, il aurait beaucoup aimé.

Que l'été vous soit doux.