Survivre en Palestine

Anaïs Barbeau-Lavalette en compagnie de Yasser Arafat.
Photo: Archives personnelles Anaïs Barbeau-Lavalette en compagnie de Yasser Arafat.

La jeune cinéaste et écrivaine Anaïs Barbeau-Lavalette fréquente la Palestine depuis une dizaine d'années. Au début des années 2000, elle s'y rend pour tourner un documentaire. «À partir de ce jour, écrit-elle, ce pays cassé allait m'habiter. Sans que je comprenne exactement pourquoi. Rapidement, j'ai senti le besoin d'y retourner. Pour filmer, puis plus tard pour étudier, puis pour y écrire. Et plus j'y allais, moins je comprenais.» Cette année, d'ailleurs, elle y tourne Inch'Allah, son deuxième long métrage.

La Palestine qu'elle présente dans Embrasser Yasser Arafat, un recueil de chroniques, est à la fois désespérante et tragiquement vivante. Sur un ton impressionniste, «en dehors du politique» dans la mesure du possible, Barbeau-Lavalette tente de rendre l'atmosphère d'une Cisjordanie de plus en plus encerclée par un mur étouffant, géré par les Israéliens, mais souvent construit par «des Palestiniens en mal de travail».

La mort rôde dans les pages de ce livre. Celle d'un enfant lanceur de pierres, écrasé par une jeep israélienne. Celle de deux fillettes fusillées à Gaza par des «balles perdues». Celle de jeunes femmes devenues des bombes humaines pour venger la mort de leurs proches. Celle d'Arafat, enfin, mort en 2004. Quelques mois auparavant, Barbeau-Lavalette l'avait rencontré à la Mouqata'a, son quartier général de Ramallah. Elle allait lui porter des baklavas. C'est là que le chef tremblant l'a embrassée, sur la bouche. «On m'avait avertie qu'il aimait les femmes, écrit la cinéaste. Mais, étourdie par la rencontre, je ne me suis pas méfiée.»

Dans ce monde où la mort fait partie du quotidien, la vie perce malgré tout. Il y a le vin des Samaritains — qui ne sont pas plus que 800 en tout et pour tout — qui permet de s'enivrer un peu sur cette terre où cela est interdit. À l'Université de Birzeit, qu'elle fréquente, Barbeau-Lavalette côtoie de «jolies étudiantes coiffées de leur hijab, leurs livres sous le bras, le cellulaire à l'oreille, fumant une cigarette entre deux cours», et les étudiants «qui les mangent des yeux, dévorant avec gourmandise le visage offert et rêvant aux cheveux doux préservés pour l'intimité». En territoires occupés, écrit bellement la chroniqueuse, «on aime apprendre: c'est comme aller loin sans bouger».

À Naplouse, notre guide habite chez une vieille dame qui veille sur un jardin regorgeant de fleurs et de fruits, comme un éden au milieu de l'enfer. Un matin de Pâques, une des lapines de cette oasis met au monde sept rejetons... qu'elle tuera peu de temps après.

«Et vlan, se désole la chroniqueuse. Jusque dans le jardin de Siham, on est en Palestine quand même.»

On ne lit pas ces troublantes et belles chroniques palestiniennes pour comprendre les enjeux géopolitiques de la Terre sainte. Barbeau-Lavalette avoue elle-même n'avoir «rien compris de ce pays-là», sauf une chose: la nécessité de la liberté. C'est déjà beaucoup.

Gaza en otage


Katia Clarens est grande reporter au Figaro magazine. En juin 2010, elle s'installe dans la bande de Gaza, plus précisément à Rafah, avec l'intention d'y demeurer pendant cinq mois. Elle veut rendre compte de la situation et voir comment les Gazaouis se débrouillent, malgré le siège, doublé d'un embargo, imposé par l'armée israélienne et malgré la dictature exercée par le Hamas depuis 2006. Y a-t-il pire que l'enfer cisjordanien évoqué par Barbeau-Lavalette? Oui, répond Clarens. Il y a la prison à ciel ouvert de Gaza, où vivent un million et demi de Palestiniens.

Une saison à Gaza. Voyage en territoire assiégé raconte «la prise en otage de tout un peuple». Depuis 2006, en effet, les habitants de ce territoire, massivement bombardé en janvier 2009, n'ont plus le droit d'en sortir, plus le droit de commercer avec l'extérieur, plus le droit de reconstruire leurs installations et maisons détruites par l'armée israélienne. Ils reçoivent des biens de première nécessité au compte-gouttes et vivent dans l'étau idéologique imposé par le Hamas. «La république islamique du Hamas, constate Clarens, édicte ses règles et traque les comportements déviants comme rire trop fort, chanter, danser ou se promener avec un homme, une femme, que l'on n'a pas préalablement épousé.» Être jeune à Gaza, ce qui est le cas des deux tiers de la population, qui ont moins de 25 ans, ce n'est pas le bonheur.

Quatre-vingts pour cent de la population doit recevoir de l'aide alimentaire, fournie par l'ONU, pour ne pas souffrir de la faim. Si la vie peut continuer malgré tout, c'est en grande partie grâce aux «tunnels de contrebande» creusés entre l'Égypte et Gaza, que la journaliste désigne plutôt comme les «tunnels de la survie». Les jeunes hommes qui travaillent dans ces «sinistres boyaux», très payants pour ceux qui les financent, carburent au Tramadol, «un puissant antalgique qui, consommé en surdose, annihile la peur et la fatigue». Ces tunnels, il faut le savoir, sont souvent bombardés par l'armée israélienne, en représailles aux tirs de roquettes provenant de Gaza.

Une saison à Gaza trace donc ce triste portrait de la situation, mais va plus loin. Katia Clarens ne se contente pas de décrire l'état des lieux. Elle offre le beau récit plein de colère et d'humanité de son immersion dans une famille palestinienne. Elle a véritablement vécu avec et comme ses hôtes, qui sont devenus sa deuxième famille, pendant cinq mois. Elle a partagé leur quotidien, leurs frustrations, leurs humiliations et leurs espoirs.

Même en Israël, tout juste à côté donc, les gens connaissent mal la situation de Gaza, qu'ils croient peuplée essentiellement de terroristes. C'est pour changer ce regard, répandu à travers le monde, que Clarens témoigne. Israël, écrit-elle, a le droit de se protéger de la menace terroriste, bien réelle. «Il existe cependant, ajoute-t-elle, des moyens légaux pour la combattre. La prise en otage de tout un peuple n'en fait pas partie.» Yann Martel devrait envoyer ce livre à Stephen Harper.

louisco@sympatico.ca



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