Repères - Le trou noir

Qui se souvient du scandale d'Abou Ghraïb, du nom d'une prison en Irak où des soldats, des gardiens et des agents secrets américains ont allègrement torturé des prisonniers?

Révélé de façon aussi spectaculaire qu'«imagée» en 2004 — les responsables de ces atrocités avaient fait circuler des milliers de photos peu ragoûtantes —, ce scandale a levé le voile sur tout un système qui avait été mis en place par les ministres et les avocats de l'administration Bush, non seulement en Irak, mais partout où les Américains détenaient des terroristes présumés.

Ces derniers avaient été capturés sur le champ de bataille ou kidnappés, avant d'être amenés dans le plus grand secret dans des «sites noirs» pour y être maltraités.

Jeudi dernier, alors que nos voisins du Sud s'apprêtaient à célébrer leur fête nationale, le procureur général (le ministre de la Justice), Eric Holder, a discrètement annoncé que deux cas de mauvais traitements continueront d'être examinés, ce qui veut dire que 99 autres cas graves sont définitivement classés.

Les deux enquêtes qui se poursuivent concernent la mort de deux hommes dans des circonstances particulièrement horribles, que certains médias ont décrites en 2004 ou en 2005. Selon les informations qui circulent depuis quelques jours, elles visent des contractuels de la CIA, le célèbre service de renseignement américain, mais pas ses employés. Les agents secrets peuvent donc continuer à célébrer leur victoire contre Oussama ben Laden sans se préoccuper des dommages collatéraux occasionnés par leur longue traque.

Quelques simples soldats et quelques officiers ont été condamnés à des peines légères pour les atrocités commises à Abou Ghraïb, mais personne n'a jamais eu à répondre des meurtres de détenus commis dans cette prison ou ailleurs. Au plus fort du scandale, les autorités judiciaires ont enquêté sur un peu plus d'une centaine d'incidents lors desquels des prisonniers avaient trouvé la mort.

En août 2009, Eric Holder a demandé à un procureur spécial de poursuivre ces enquêtes afin de déterminer s'il y a lieu d'intenter des poursuites. Il précisait alors que les seules personnes ayant des raisons de s'inquiéter étaient celles qui avaient outrepassé les règles en vigueur à l'époque où les faits se sont produits.

Parmi ces règles, il faut compter celles écrites par des avocats du département de la Justice à la demande des ministres de George W. Bush, qui voulaient se doter de méthodes d'interrogation «améliorées», en clair d'instruments de torture. Certains de ces juristes ont reçu des blâmes, aucun n'a fait l'objet de poursuites. Pour ce qui est des politiciens qui ont commandé ces avis, Barack Obama et son équipe n'ont pas exclu qu'ils puissent un jour être poursuivis, mais ils n'ont évidemment pas dit non plus qu'ils le seraient. En revanche, ils ont toujours clairement déclaré qu'ils préfèrent se tourner vers l'avenir plutôt que vers le passé.

Sous d'autres cieux, c'est ce qu'on appelle l'impunité.

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1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 7 juillet 2011 09 h 49

    L'impunité institutionnalisée par et pour les Américains

    Partout où ils sévissent dans le monde les soldats, marines ou espions américains sont protégés par une clause non-écrite qui dit : «vous avez le droit de torture, de vie et de mort sur tout étranger qui nuit à votre travail au nom des USA.»