New York, la lumineuse

Longeant le joli parc de Gramercy par une pluie torrentielle à trois heures d'un après-midi de la mi-juin, j'ai redécouvert New York, la ville de la chance et de l'espoir. Je ne sais pas ce qui m'a fait ralentir le pas au lieu de me précipiter dans le seul taxi en vue sous les coups de tonnerre. Mais voilà que j'ai retrouvé un sentiment perdu, un sentiment qui explique peut-être pourquoi le monde entier se jette vers le bruit, la crasse et le chaos qui dominent la vie quotidienne de Manhattan.

Lewis Lapham me parlait toujours du paradoxe de New York. Contrairement à l'idée reçue d'une ville cosmopolite largement déconnectée de l'Amérique profonde et des idées du Tea Party, New York, selon Lapham, est «la plus américaine des villes américaines». C'est ici que l'on rencontre le meilleur du caractère américain: l'esprit hardi, audacieux, ouvert et surtout sans prétentions sociales — l'esprit qui s'accorde au succès soudain comme à l'échec brutal. Risquer gros — idées, argent, carrière, émotions —, c'est peut-être le plus beau testament que l'on puisse attribuer à un vrai New-Yorkais.

Il y a deux semaines, après un déjeuner avec Erika Goldman, directrice d'une petite maison d'édition sans but lucratif spécialisée en livres humanistes «à l'intersection des arts et de la science», les mots de Lapham me sont revenus. Créée par l'école de médecine de la New York University (NYU), Bellevue Literary Press semblait destinée en 2009 à être une de ces lumineuses expériences new-yorkaises qui vacillent dans la nuit avant de s'éteindre brusquement.

Cependant, les jeux ne sont pas faits. Voilà que Goldman publie le roman Tinkers de Paul Harding, refilé par un autre petit éditeur qui n'en voulait pas. Déjà rejeté par plusieurs grandes maisons d'édition commerciales, Harding tente sa dernière chance en remettant son manuscrit entre les mains de Goldman.

Goldman était, elle aussi, à bout de souffle. Avec peu de ventes, la barque étant sur le point de couler, le miracle se produit: Tinkers gagne en 2010 le prix Pulitzer de la fiction, l'équivalent du prix Goncourt. Ce brillant pari rétablit la santé de la presse «médicale» de la NYU. Aujourd'hui, les ventes dépassent les 400 000 exemplaires, et Goldman se retrouve inondée de propositions et de textes. Toutefois, la partie n'est pas encore gagnée, car le marché d'édition est inconstant.

Elle et moi connaissons bien cette inconstance. C'est Goldman qui a lancé ma carrière d'auteur il y a vingt ans. À l'époque éditrice chez Scribner, l'éditeur légendaire de Hemingway et de Fitzgerald, elle cherchait un journaliste pour expliquer la soumission des médias américains à la Maison-Blanche et à l'armée durant la première guerre du Golfe. J'ai accepté sa proposition, mais, en raison d'un malentendu avec mon agent, Goldman s'est retirée. Néanmoins, mon premier livre a connu un succès critique et commercial assez important, dont Goldman n'a pas tiré profit, à part ma reconnaissance publiée dans les pages d'un éditeur rival. En fin de compte, c'est elle qui a véritablement changé ma vie.

J'avais perdu Goldman de vue, lorsqu'un beau jour de mai, on se croise au BEA, l'énorme convention des libraires à New York. Nous décidons de rattraper le temps perdu. Et là, dans un restaurant turc de la Troisième Avenue, Goldman me raconte son parcours à travers le champ de mines de l'édition new-yorkaise. Tout à coup, je reconnais les jeux du hasard qui ont permis à la fille de parents communistes, juifs séculiers de Brooklyn, de tomber sur un fils d'une famille capitaliste, d'origine protestante évangéliste devenue séculière à Chicago, pour créer un ouvrage traitant de l'abdication honteuse de la presse. Est-ce aussi le hasard que Goldman soit mariée à un Français, qu'elle partage sa vie entre la France et l'Amérique, comme moi qui vit avec une double identité? Je n'en sais rien. En tout cas, je doute que ce genre de rencontre survienne très souvent à Seattle, à Los Angeles, ou à Philadelphie. Il n'y a qu'à New York que l'on peut incarner tant de rôles si différents et réaliser des alliances si improbables et si contradictoires tout en bénéficiant de la plus grande tolérance.

Au moment de nous dire au revoir, Erika Goldman remarque avec mélancolie notre retour imminent à la réalité sombre de notre coin de l'industrie. Industrie menacée comme jamais par l'Internet gratuit, par Amazon, par les conglomérats qui se foutent de la littérature. Il y a de quoi pleurer.

Trêve de pessimisme! En vingt ans, avec peu de ressources, Goldman a bouleversé aux moins deux vies, la mienne et celle de Paul Harding. Marchant sous ce ciel gris, dangereux, et magnifique, j'arrive à Gramercy Park West devant la gracieuse maison de James Harper, l'un des quatre frères qui, en 1817, ont fondé la maison d'édition Harper & Brothers, entreprise qui, malheureusement, appartient maintenant à Rupert Murdoch. Originaires comme Goldman de Long Island, les frères Harper ont eu le culot de risquer leur peau et leur fortune à Manhattan. D'un coup, les cieux s'ouvrent, il tombe des cordes, et je m'abrite sous l'auvent d'un immeuble résidentiel. Je ressens une gratitude extraordinaire d'avoir le privilège de contribuer modestement à ce grand projet qu'est Harper's Magazine. J'appelle ma femme pour partager cette belle aventure. Impossible à New York, dans de telles circonstances, de ne pas être optimiste.

***

John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Socrate - Inscrit 4 juillet 2011 09 h 01

    DSK

    Va-t-on y parler des aventures de DSK et d'Ophelia?