Les évêques tiennent à Développement et Paix

Manifestation «pro-vie» sur la colline parlementaire à Ottawa le 12 mai dernier. L’archevêque d’Ottawa, Mgr Terrence Prendergast, vient d’inciter le personnel de Développement et Paix qui ne suivrait pas strictement l’enseignement de l’Église sur «la vie» à «s’en aller œuvrer ailleurs».<br />
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Manifestation «pro-vie» sur la colline parlementaire à Ottawa le 12 mai dernier. L’archevêque d’Ottawa, Mgr Terrence Prendergast, vient d’inciter le personnel de Développement et Paix qui ne suivrait pas strictement l’enseignement de l’Église sur «la vie» à «s’en aller œuvrer ailleurs».

Les évêques catholiques du pays ont réitéré récemment leur «attachement» à Développement et Paix (D&P) et leur volonté que cette organisation reste «animée par des laïques». Le «dialogue» en vue de résoudre les questions soulevées depuis des mois sur «sa mission» risque, toutefois, de connaître une forte perturbation. L'archevêque d'Ottawa, Mgr Terrence Prendergast, vient en effet d'inciter le personnel qui n'y suivrait pas strictement l'enseignement de l'Église sur «la vie» à «s'en aller œuvrer ailleurs».

La déclaration de confiance de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) faisait suite au conseil national de D&P, tenu à Montréal début juin, où les représentants des régions du pays furent unanimes à défendre la politique de collaboration, à l'étranger, avec des réseaux et coalitions actifs en milieu de pauvreté. Le conseil revendique aussi le maintien de «sa capacité décisionnelle». Un comité sera formé qui doit en discuter avec la CECC.

En avril, attaquée par une campagne «pro-vie», et risquant un boycottage dans quelques diocèses, dont celui de Mgr Prendergast, la direction de D&P avait cru devoir rompre avec un centre jésuite de solidarité populaire de Mexico. Le rétablissement de ce partenariat fait maintenant partie du litige. Mais une cinquantaine d'autres ententes sont aussi attaquées.

Pourtant, une mission d'évêques — François Lapierre de Saint-Hyacinthe, Martin W. Currie de St. John's, et Carlos Quintana Puentes de l'épiscopat des États-Unis — avait déjà fait enquête, sans trouver de fondement aux allégations selon lesquelles D&P subventionne des groupes «pro-choix». Malgré leur rapport, la campagne «pro-vie» a repris ses attaques. Et Mgr Prendergast a fait annuler la visite d'un jésuite du Mexique venu expliquer l'oeuvre appuyée par D&P.

Or, le syndicat des employés de D&P ayant déclaré que des projets outre-mer seraient compromis s'il fallait les soumettre d'abord à l'évêque du lieu (comme le demande la CECC), le Canadian Catholic News, un réseau de médias religieux, a recueilli la réaction de Mgr Prendergast. Le nom de «catholique» est totalement lié «à la cause de la vie», a-t-il répliqué aux syndiqués. «S'ils veulent partir et avoir un groupe qui n'ait pas de caractère catholique, laissons-les faire et démarrer quelque chose d'autre.»

Des tensions

Un tel discours, peut-on prévoir, ne risque guère de favoriser le dialogue et la sérénité que la CECC souhaite établir. On s'étonnera sans doute aussi que la CECC ait établi un comité spécial sur D&P, alors qu'elle compte deux évêques au sein du conseil national de l'organisme. Des tensions, il est vrai, y sont apparues plus d'une fois depuis 45 ans. Mais la crise actuelle traverse l'ensemble des ONG catholiques à travers le monde.

Après la Seconde Guerre mondiale, nombre d'organisations humanitaires catholiques sont nées, notamment en Europe; d'autres ont été développées dans la foulée du concile Vatican II. On en compterait désormais 165, associées dans une ONG mondiale, Caritas Internationalis. Alors qu'elles étaient réunies à Rome, en mai dernier, pour leur 60e anniversaire, une surprise de taille les attendait.

Présidant l'un des nombreux conseils du Vatican, le cardinal Peter Turkson, un Ghanéen récemment promu par Benoît XVI, leur a adressé une mise en garde contre le danger de glisser dans l'action de «revendication» («advocacy»). Le travail charitable exige un amour vrai, non un simple professionnalisme, a-t-il déclaré, ajoutant que cet amour n'exclut pas l'évangélisation. Sous prétexte d'éviter le prosélytisme, on ne doit pas empêcher «l'évangélisation légitime et nécessaire».

Charité chrétienne

Un autre Ghanéen, le cardinal Robert Sarah, lui aussi promu par le pape, a déclaré qu'au centre de la charité chrétienne, on devait trouver non pas tant l'activité humanitaire d'assistance sociale à laquelle les croyants se consacrent, mais le témoignage de l'amour de Dieu. Pareils propos n'auront pas réussi, semble-t-il, à convertir tous les représentants présents au congrès de Rome.

Pour le vice-président de Caritas Internationalis, Dominic Verhoeven, le mouvement catholique international reste résolu à assurer l'assistance à tous, sans tenir compte des convictions religieuses. «Nous allons poursuivre sur la même voie et nos collaborateurs continueront à travailler en se basant sur leurs inspirations chrétiennes. Pour nous, le message d'amour de Dieu émane plus des actes que des paroles.»

Néanmoins, au même congrès, Benoît XVI a consacré l'essentiel de son intervention à souligner le caractère non seulement catholique, mais «canonique» des Caritas. Plusieurs institutions et associations de l'Église se consacrent à la charité, a dit le pape, mais, quelle que soit leur forme, les Caritas offrent une aide «exceptionnelle» aux évêques. «Il en découle une responsabilité, celle de se laisser guider par les pasteurs de l'Église.»

En conséquence, a-t-il ajouté en parlant de Caritas Internationalis, «le Saint-Siège a la tâche d'en suivre l'activité et de veiller à ce que son action humanitaire et de charité autant que le contenu de ses documents soient complètement en accord avec le Siège apostolique et avec le Magistère de l'Église, et qu'elle soit administrée avec compétence et de façon transparente».

Et de même que le Saint-Siège surveillera Caritas Internationalis, a précisé le cardinal Turkson, les conférences épiscopales nationales et les évêques surveilleront les charités catholiques de leur pays. Les gens qui y travaillent ou y militent risquent donc d'avoir à se soumettre ou, s'ils tiennent à leur autonomie, à se démettre. Au pays de D&P, Mgr Prendergast aurait alors été prophète.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
5 commentaires
  • Marc L - Abonné 4 juillet 2011 07 h 55

    Développement et Paix, propriété du Vatican !

    Si les Mgr Prendergast et leurs amis traditionalistes veulent diriger d'une main de fer D

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 4 juillet 2011 08 h 29

    Pour un chapeau

    "Un cardinal Peter Turkson, un Ghanéen récemment promu par Benoît XVI." "Un autre Ghanéen, le cardinal Robert Sarah, lui aussi promu par le pape." Et la nomination des ultra-conservateurs se continue.

    La course aux chapeaux de cardinal est bien réelle. À quand celui de Monsieur Prendergast? Est-ce que le siège épiscopal d'Ottawa est éligible à la création d'un cardinal? Si non, l'attente de la démission de Monsieur Turcotte doit être terriblement longue.

    Regardez les parcours de plusieurs cardinaux depuis Monsieur Karol Wojtyła et même depuis Monsieur Montini, Des évêques souvent progressistes qui ont viré à 180 degrés quelques temps avant leur nomination et qui ont adopté une pensée doctrinale intransigeante aux dépends d'une pastorale caritative. Monsieur Hans Küng donne quelques exemples de tels vire capot dans ses mémoires.

    C'est beaucoup plus que pour un chapeau de tissus mais est-ce plus moral?

  • Roland Berger - Inscrit 4 juillet 2011 17 h 11

    Le déguisement n'est plus étanche

    Depuis qu'elle ne peut dominer le monde ouvertement, l'Église a eu recours à divers déguisements. L'organisme Développement et paix, à la tête duquel elle a mis des laïcs, en est un des meilleurs exemples. Cette même Église ne se gêne pas de collaborer avec des islamistes pour combattre le droit des femmes à décider de l'utilisation de leur corps. Même le Jésus paulien rougira d'une telle hypocrisie !
    Roland Berger

  • Patrice Perreault - Abonné 8 juillet 2011 11 h 40

    L'institution catholique, un fossile en voie de sédimentation

    C'est avec un sentiment de profond scandale à l'endroit de monsieur Predergast que j'ai lu l'excellent article de monsieur Leclerc. Au-delà des personnes, la position de monsieur Prendergast s'avère fort révélatrice de la polarisation politique dans l'Église catholique (Les différentes théologies jouent ici le même rôle que les philosophies politiques de divers partis).

    La haute hiérarchie de l’institution, plutôt fort conservatrice, a rejeté de facto l'orientation du concile Vatican II pour privilégier une attitude ressemblant à celle adoptée lors de «l’âge obscur» de l’époque du serment antimoderniste!

    Ainsi, l'institution catholique a opté pour se discréditer complètement aux yeux non seulement des contemporainEs, mais également à l’endroit de nombreuses personnes croyantes. Pour les personnes conservatrices, cela apparaîtra bénéfique pour la «pureté» des croyances catholiques, mais cette institution n’aura, fort heureusement, aucune influence réelle dans les pays occidentaux sécularisés.

    Les commentaires de M. Prendergast ne feront que conforter une perception largement partagée que l’institution catholique représente un obstacle à l’avancée des droits de la personne en particulier ceux des femmes et des personnes homoaffectives sacralisant ainsi tout autant un sexisme mortifère qu’un hétérosexisme délétère.

    Par ailleurs, les propos de monsieur Prendergast consolide aussi la perception que l’institution se transforme peu à peu en un mouvement sectaire renforçant les groupes les plus réactionnaires des sociétés occidentales qui, nostalgiques, se retrouvent privés de repères qui naguère étaient, selon eux, partagés par toutes et tous. Ces mêmes gens, il importe de les accueillir avec compassion, cherchent à retrouver des paradigmes inappropriés pour notre époque.

    Certes, des retournements peuvent s’effectuer. Cela dépend en grande partie des personnes croyantes qui, par un n

  • Patrice Perreault - Abonné 8 juillet 2011 14 h 23

    L'institution catholique, un fossile en voie de sédimentation (2)

    Par ailleurs, les propos de monsieur Prendergast consolide aussi la perception que l’institution se transforme peu à peu en un mouvement sectaire renforçant les groupes les plus réactionnaires des sociétés occidentales qui, nostalgiques, se retrouvent privés de repères. Ceux-ci, naguère, étaient, selon eux, partagés par toutes et tous. Ces mêmes gens, il importe de les accueillir avec compassion, cherchent à retrouver des paradigmes inappropriés pour notre époque.

    Certes, des retournements peuvent s’effectuer. Cela dépend en grande partie des personnes croyantes qui, par un nouveau paradigme, pourront susciter un véritable «printemps catholique».