Drôle de livre

C'est très cru, très sexuel. Et très cruel. C'est délirant, décadent. Obsessionnel. C'est le premier roman d'une jeune femme de 29 ans, directrice artistique dans une agence de publicité: Geneviève Jannelle.

La Juche. Le titre renvoie au métier de l'héroïne. Designer de mode, spécialisée dans les chaussures, Cayo conçoit des pièces uniques, con-fectionnées sur mesure, qu'elle vend en moyenne 15 000 $ la paire. Aux femmes riches, évidemment. Et branchées.

Ses escarpins, sur lesquels se juchent ses modèles, sont des oeuvres d'art qui magnifient la féminité. Autrement dit: «Elle faisait la chaussure et la chaussure faisait la femme.»

Elle-même est du genre femme fatale. Du genre croqueuse d'hommes, chasseresse, amazone. Pauvre Jérôme. Pauvre Jérôme Durand, réalisateur de renom, pédant, suffisant, habitué d'avoir toutes les créatures à ses pieds, même la comédienne la plus en vue de l'heure. Et qui, du jour au lendemain, va tomber sous son charme à elle, Cayo.

Cliché, vous avez dit? Bien sûr que oui. On s'en amuse. On le sent tout de suite que le bellâtre va tomber de haut. Qu'il va souffrir, et en redemander, s'accrocher à elle davantage encore quand elle jouera la carte de l'indifférence.

Fasciné, obsédé jusqu'à la moelle, notre homme. Jusqu'à perdre pied complètement, se perdre de vue lui-même. Pour lui, c'est tout à fait nouveau de ne pas tenir les rênes.

Et c'est ce qui l'excite, au fond: «Elle semblait vivre hors du monde, hors du temps, hors de la société telle qu'il la connaît. Elle se riait de tout: des lendemains, des conventions, des hommes. De lui. Voilà qui était suffisant pour la placer au-dessus de la majorité des femmes à ses yeux.»

Mais d'abord, il y a des scènes de sexe torrides. Dans l'atelier de l'artiste. Puis dans les toilettes d'un bar huppé. D'abord, il faut que Jérôme Durand devienne accroc de ce corps juché, offert.

Biche et lionne

Tout ça se passe à Montréal, aujourd'hui. Le Montréal du paraître, du factice, des gran-des marques, du m'as-tu-vu. De la branchitude absolue. Tout ça pourrait finir par lasser. Mais il ne s'agit là que d'une façade, justement.

Derrière, il y a une écriture fluide, élégante, un talent de conteuse. Et soudain des cassures, un ton direct, sec. Derrière, il y a des images démontées, écorchées. Dures. Derrière, il y a la distance, toujours. Le regard de quelqu'un qui ne s'en laisse pas imposer.

Il y a, périodiquement, des retours en arrière, dans le passé de l'héroïne. Son enfance, son adolescence, ses débuts comme artiste. Où l'on comprend d'où elle est venue, ce qu'elle porte en elle de révolte, d'ambitions, de désirs.

Il y a du saugrenu, du farfelu. De l'imagination débridée. Des métaphores-symboles qui reviennent et font boule de neige. Il y a du fétichisme tout plein. Et pas seulement pour les pieds, les souliers. Pour les cheveux, aussi.

Il y a des longueurs, d'accord. Des moments où l'on se dit: mais elle va où, comme ça, Geneviève Janelle? Et puis, tac, elle nous assène un coup, nous surprend. Et nous reprend.

Il y a ce moment, dans la vie de l'héroïne, où le sort en a été jeté. «Naître biche et vivre en lionne: du Cayo tout craché.» Alors, de ce Jérôme Durand, elle ne fera qu'une bouchée. Le dominateur dominé, enfin: bien fait pour lui.

Ça pourrait s'arrêter là. Un jeu. Un jeu cruel, où on inverse les rôles, c'est tout. Mais ça va dérailler complètement. Du genre trash, revanchard, à la Baise-moi de Virgine Despentes.

Pour ce qui est du décor, par contre, c'est surfait, glamour, surréel, presque. Comme dans les romans de Frédéric Beigbeder. À quoi on pourrait ajouter une touche d'Arrabal. Et de Polanski, si on pousse un peu. Drôle de mélange.

Un roman hors cadre

Bref, un roman hors cadre. Qui peut déranger. Et même choquer. Les hommes, à première vue. Mais pas seulement. Le stéréotype de la femme juchée, sexy, désirée jusqu'à l'obsession et qui en profite, et qui se venge de la mâlitude, on a déjà vu.

Mais tout cela est tellement exacerbé, exagéré, qu'on a envie d'en rire finalement. Oui, c'est ça: La Juche est non seulement un drôle de livre, c'est un livre drôle.

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1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 2 juillet 2011 05 h 57

    Ouf! Juste à vous lire Madame Laurin...

    ...j'ai à reprendre un souffle...de vie. Parce que votre texte est d'une telle vivacité. Je m'en propose une relecture pour pouvoir plus et mieux assimiler. Vous avez DU vocabulaire ! Beautés que vous partagez avec une telle aisance. Mercis.
    Je fais du pouce avec votre dernier titre de chapitre :«Roman hors cadre» et puis non, je m'abstiens...un respect de la dignité me le suggérant.
    À lire vos commentaires, votre critique, votre appréciation de cette oeuvre de Madame Jannelle, j'ai revisité certains coins «sombres» de mon histoire de vie. «Ce qui est, est»
    Comme je n'appartiens pas au monde dit des lecteurs et lectrices de volumes, je m'arrête ici en souhaitant le «Mot de Cambronne» à Madame Jannelle, à son «Marchand de feuilles» et à vous Mercis.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com