Pour ne pas disparaître

L’anthropologue canadien Wade Davis<br />
Photo: Ryan Hill L’anthropologue canadien Wade Davis

«Les Québécois se sentiront-ils concernés si les Touaregs du Sahara perdent leur culture? Sans doute pas», répond l'anthropologue canadien Wade Davis, qui ajoute: «Pas plus, en tout cas, que la perte du Québec ne compterait pour les Touaregs. Mais pour moi, la perte de l'un ou l'autre de ces modes de vie concerne l'humanité.»

Passons rapidement sur la question que soulève inévitablement ce propos, et qui consisterait à se demander si l'usage d'une langue différente, allié à quelques traits nationaux (lys et houblon, indécision politique, etc.), est en soi suffisant pour crier au mode de vie distinct devant une société aux quatre cinquièmes américanisée comme l'est le Québec.

Davis fait, à première vue, beaucoup d'honneur aux Québécois en les plaçant, aux fins de sa démonstration, sur le même pied que les Penan de la Colombie, les Baranasa du Nord-Ouest amazonien et les Kwakwaka'wakw de l'île de Vancouver. Mais on aura compris que son livre traite du bon vieux combat pour la diversité culturelle. Il se trouve que le Québec, c'est un fait, continue d'exprimer son rapport au monde dans une langue généralement particulière et de résister, plus que ses voisins, à ces merveilleux projets d'extraction de ressources non renouvelables et de développement industriel conçus, ainsi le veut le tour de passe-passe, à la fois dans la perspective du bien-être commun et pour la satisfaction des intérêts privés et des appétits de profit de la grande entreprise.

Dans mon journal de ce matin, je lis que le Pérou, en réponse aux pressions exercées par les communautés quechua et aymara, et après avoir vu cinq protestataires tomber sous les balles de la police, vient de révoquer la concession minière de la Bear Creek Mining Corporation à Santa Ana, un autre fleuron économique du «plusse meilleur et pilleur pays au monde». Le gouvernement de Lima a officialisé la chose par une loi, aussitôt qualifiée d'«illégale» (!) par le directeur de la compagnie. Pauvre Bear Creek Mining qui, pour trouver des législations suffisamment souples, des dirigeants assez complaisants ou simplement stupides et un nouveau tiers-monde déguisé en Klondike post-moderne, va maintenant devoir tourner ses foreuses vers le Grand Nord de Jean Charest, encombré lui aussi, il faut bien le dire, de quelques populations locales pas toujours gagnées d'avance à la cause du Progrès et de l'érection concomitante d'un monument tout béton au premier ministre de la Bébelle Province. Bref, si la victoire minuscule et considérable de Santa Ana vous fait autant plaisir qu'à moi, alors pas le choix: vous allez devoir profiter de l'été pour lire Pour ne pas disparaître de Wade Davis.

Touaregs virtuels

«La plupart des Occidentaux, observe-t-il, ne verront jamais une caravane de Touaregs vêtus de bleu traverser lentement les sables sur leurs chameaux.» (J'ajouterais que, s'ils veulent absolument savoir à quoi ça ressemble, il n'y a qu'à reconstituer ladite caravane par procédé infographique et il suffira alors d'un clic à l'Homo internautis assis sur son cul pour admirer des chameliers full écran, bien aussi exotiques et crédibles que les grandes créatures à peau bleue d'Avatar.) «Et, poursuit Davis, un certain nombre d'entre nous ne verront jamais un tableau de Monet et n'écouteront pas une symphonie de Mozart. Mais cela signifie-t-il que le monde ne serait pas plus pauvre sans ces artistes et ces cultures et leur unique interprétation de la réalité?»

On feint parfois de croire que l'actuelle phase de disparition des «petites cultures», expression dans laquelle il faut englober aussi bien les cultures traditionnelles vivaces (Kiowas des Grandes Plaines, San du Kala Hari, Innus de la Côte-Nord du Québec, Kogi, Wiwa et Arhuaco de la Sierra Nevada colombienne...) que les centaines de langues parlées au plus par quelques centaines de locuteurs («Nous parlons, précise Davis, d'une destruction en cascade sans précédent dans l'histoire du genre humain»), que cette disparition, donc, est due à l'essor aussi universel qu'universellement souhaitable du progrès technique. Comme si la vieille blague du réfrigérateur vendu à un Eskimo était simplement devenue réalité. Mais sous le couvert d'une valorisation le plus souvent folklorisante de la diversité ethnique, l'Occident continue de s'attaquer aux structures mêmes des systèmes de pensée des micro-nations; sinon, le coeur des Amériques, de la sierra mexicaine aux jungles du Guatemala, ne serait pas aujourd'hui infesté de missionnaires sectaires, voire créationnistes, dont le dieu barbu, les récits sacrés et les croyances sont, d'un point de vue rationnel, bien aussi ridicules que les fabuleux mondes mythiques qu'ils entendent éradiquer.

«Le changement, affirme Davis, est la grande constante de l'Histoire. Tous les peuples, en tous lieux, sont sans cesse en train d'accueillir de nouvelles possibilités de vie. Et en elle-même, la technologie n'est pas une menace pour l'intégrité de la culture. Les Lakotas n'ont pas plus cessé d'être sioux en abandonnant l'arc et les flèches qu'un rancher de l'Alberta a cessé d'être canadien en échangeant la voiture à cheval contre l'automobile. Ce qui menace l'intégrité de la culture, c'est le pouvoir, la face brute de la domination. Nous estimons que ces lointains peuples indigènes, malgré leur caractère pittoresque, sont d'une certaine manière destinés à disparaître peu à peu, comme si c'était une loi de la nature et qu'ils représentaient des tentatives ratées pour être modernes, pour être nous.»

Disparitions

Pour Davis, toute culture, aussi petite, marginalisée et dominée ou encerclée par la civilisation technique fût-elle, renferme d'abord la passionnante histoire de l'évolution d'un groupe humain, de son adaptation à son environnement et de son rapport à la Terre. Ce n'est pas un hasard si la disparition accélérée des micro-cultures correspond à une phase d'extinction et de réduction sans précédent de la biodiversité, puisque les deux phénomènes sont reliés. Pour Davis, à chaque culture correspond une empreinte écologique, et notre culture, si prompte à se draper dans sa supériorité non seulement technique, mais aussi morale devant ces malheureux Africains qui enfilent sur des bâtons les condoms qu'on leur distribue, ou ces misérables Afghans pris avec leurs croyances pétries dans la boue du Moyen Âge, oui, la nôtre, sur ce plan, affiche son éloquent bilan, avec ses tonnerres de béton, son cancer pétrochimique, ses mers radio-activées, tout le terrifiant gâchis que nous cachons sous ce vieux tapis, la civilisation.

«Nous trouvons normal que des gens qui n'ont jamais été sur [un] territoire, n'ont avec lui aucun lien ni aucun antécédent historique, puissent obtenir légalement l'autorisation de venir l'exploiter et, du fait de la nature de leur activité, de laisser dans leur sillage un paysage profondément transformé et désacralisé tant sur le plan géographique que culturel.»

Et moi, je vais maintenant disparaître, deux mois, pas plus. Parce que résister est possible.

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16 commentaires
  • DonnaLar - Inscrit 2 juillet 2011 04 h 56

    «Les Québécois se sentiront-ils concernés si les Touaregs du Sahara perdent leur culture?

    Kuei !

    Et si on posait la même question :
    «Les Québécois se sentiront-ils concernés si les Premières Nations du Québec perdent leur culture?

    Kitci Migwich pour l'article ;)
    Donna

  • Jean Lapointe - Abonné 2 juillet 2011 07 h 24

    C'est la possibilité de faire différemment qui compte.


    Si la culture québécoise mérite de survivre et de s'affirmer davantage, il me semble que ce n'est pas tellement parce que nous aurions une culture aussi originale que celle des Touareg, ce qui n'est évidemment pas le cas, mais bien plutôt parce que nous pourrions faire autrement que les autres dans l'avenir si nous le voulions vraiment.

    Ce n'est pas vers le passé qu'il faut regarder mais vers l'avenir.

    Il ne s'agit pas de conserver pour conserver comme dans un musée mais bien plutôt de s'appuyer sur le passé pour se projeter dans l'avenir.

  • Luc Boyer - Inscrit 2 juillet 2011 07 h 34

    Comme vous dite.

    En effet la passe-passe est là. Il faut bien s'y résoudre. Comme disait Mao, c'est une contradiction antagoniste plutôt qu'une contradiction non-antagoniste selon ce qu'on pourrait appeler le matérialisme dialectique du parti communiste chinois. Ou pour reprendre une autre dialectique. Il n'y a pas de contradiction. Mais seulement contingence entre des complices, l'un esclave et l'autre le maître. L'esclave fait sienne la volonté du maître et pille la planète en niant sa contingence. Là est aussi la passe-passe.

  • meme40 - Inscrite 2 juillet 2011 08 h 12

    HÉ WOUIEEE!

    Chaque arbre, chaque fleur que l'on tue, revient nous tuer à son tour...J,entends madame Dufresne nous le chanter si brillament...

    Ces pilleurs patentés me font penser à des violeurs qui laissent derrière eux...quoi???? ah misère !

  • André Loiseau - Inscrit 2 juillet 2011 09 h 10

    Super!

    Bon texte, et je vous souhaite un heureux "décrochage".