Essais - Le testament de David Servan-Schreiber

David Servan-Schreiber a suivi son propre programme anticancer, à une exception près: son rythme de travail, qui l’a épuisé.<br />
Photo: © E. Robert-Espalieu David Servan-Schreiber a suivi son propre programme anticancer, à une exception près: son rythme de travail, qui l’a épuisé.

Le psychiatre français David Servan-Schreiber, Monsieur Anticancer lui-même, ne va pas bien du tout. En juin 2010, on lui a diagnostiqué une importante tumeur cancéreuse au cerveau. Dix-neuf ans plus tôt, le médecin avait déjà dû affronter cette épreuve, qu'il surmontait depuis. Or, cette fois-ci, il est aux prises, selon sa propre formule, avec «the Big One». Ses chances de survie sont très minces. Par une triste ironie du sort, donc, l'homme qui a consacré sa vie à expliquer à ses contemporains comment éviter de choper le crabe n'aura pas réussi à éloigner ce calice de lui.

C'est ce que raconte, sans faux-fuyants, On peut se dire au revoir plusieurs fois, un poignant témoignage au ton testamentaire. Avec toute la délicatesse qui le caractérise, Servan-Schreiber, qui a 51 ans, évoque le drame qui le frappe, son désir de se battre malgré tout, les armes qu'il entend utiliser pour ce faire, mais aussi la mort qui le traque de plus en plus. Ce pourrait être un livre larmoyant comme il y en a tant, un autre de ces ouvrages destinés à susciter l'apitoiement. C'est plutôt un testament réflexif, débordant de douceur et d'humanité nue.

Dans l'univers du livre pratique consacré à la santé, les deux célèbres ouvrages de Servan-Schreiber — Guérir (2003) et Anticancer (2007) — font un peu figure d'exceptions. Contrairement à une foule d'auteurs qui font dans ce genre, Servan-Schreiber n'a jamais opposé médecine classique et méthodes dites alternatives. Il a toujours préféré présenter ces dernières comme des compléments à la première, évitant ainsi de sombrer dans le charlatanisme de type «biologie totale». Sa thèse principale affirme qu'il «existe des tas de "choses" que l'on peut faire légitimement en parallèle avec les interventions de la médecine conventionnelle».

Ces «choses», qui font la matière des deux premiers ouvrages du médecin, sont assez connues: sport, nutrition, lutte contre le stress par le yoga et la méditation, communication émotionnelle, luminothérapie, acupuncture et quelques autres du même acabit. La pertinence scientifique de quelques-unes de ces propositions est de plus en plus établie. Dans un récent bilan consacré aux liens entre alimentation et cancer et résumé sur le blogue de Valérie Borde, l'Agence nationale de sécurité sanitaire française conclut notamment que les boissons alcoolisées, le surpoids, les viandes rouges, les charcuteries et le sel sont de réels facteurs augmentant le risque de cancer, alors que l'activité physique et la consommation de fruits et légumes peuvent contribuer à la diminution du risque. L'Agence précise toutefois que, malgré les prétentions des docteurs Béliveau et Servan-Schreiber, «il n'existe pas d'aliment ou de nutriment anticancer en soi».

Les autres propositions avancées par Servan-Schreiber, celles qui relèvent plus directement des méthodes dites alternatives (acupuncture, luminothérapie, etc.), reposent sur des bases scientifiques plus fragiles, quoi qu'en dise le médecin. Or ce dernier les présente avec un tel doigté qu'il parvient à les rendre intéressantes, même pour les esprits scientifiques les plus endurcis.

Il y a quelques années, par exemple, après avoir lu Guérir, je me suis moi-même laissé tenter par l'acupuncture, alors que je suis totalement allergique à toutes ces méthodes contestées. Mon expérience fut très brève. Quand l'acupuncteur, à l'écoute de mes petits symptômes, me diagnostiqua «trop d'humidité dans le corps», j'ai instantanément décroché. Non mais! Il reste que seul le charisme délicat de Servan-Schreiber avait pu me convaincre de tâter de l'aiguille. Faut-il y voir une vertu ou un danger? Si on comprend bien le message du médecin qui propose ces méthodes en complément de la médecine classique, il n'y a pas de problème; juste d'intéressants débats.

En visite à l'hôpital de Cologne pour soutenir son ami qui vient d'être opéré, l'intellectuel français Régis Debray se moque gentiment. «Alors, lui lance-t-il, les framboises et les brocolis, ça ne suffit pas?» Si Monsieur Anticancer lui-même est terrassé, en effet, quel crédit accorder à ses thèses?

Servan-Schreiber ne se défile pas. «Cher lecteur, écrit-il, je sens votre foi dans les framboises et les brocolis vaciller. Et aussi votre foi dans l'exercice physique, le yoga, la méditation, la lutte contre le stress...» Le médecin redit pourtant que ses thèses «ne sont pas fondées sur [son] expérience personnelle, mais sur la littérature scientifique». Il rappelle qu'il «n'existe pas de méthode infaillible, pas de chirurgie ni de chimiothérapie qui réussisse à tous les coups» et ajoute que les méthodes qu'il défend «renforcent réellement le potentiel naturel d'autodéfense».

Il retient surtout «l'absolue nécessité de trouver la sérénité intérieure» et l'importance de l'activité physique et de la nutrition. Servan-Schreiber, de plus, est bien conscient que ces considérations individuelles ne suffisent pas et qu'il faut aussi «mettre fin à l'empoisonnement de l'environnement et réformer l'industrie agroalimentaire» pour combattre efficacement l'épidémie actuelle de cancers.

Servan-Schreiber suivait son propre programme anticancer, à une exception près: son rythme de travail l'a épuisé. Il ne regrette pas, malgré tout, ce tourbillon qui lui a permis de «contribuer à la communauté» en faisant avancer la cause d'une saine attitude «holistique» en matière de santé. «Ce qui rend les gens fiers de leur travail, écrit-il, ce n'est pas tant leur salaire ou leur statut hiérarchique. C'est la conviction que les produits qu'ils fabriquent ou les services qu'ils proposent contribuent au bien-être des gens.» Il faudrait faire lire ça à François Legault!

Servan-Schreiber, qui a trois jeunes enfants et une femme qu'il aime, ne va pas bien du tout. Il évoque franchement ses traitements, ses souffrances, ses peurs, ses espoirs. Son propos est tragique et déchirant, mais beau et presque réconfortant. «Ma longue expérience d'accompagnement des mourants m'a peut-être un peu aguerri face à la terreur de la mort, écrit-il. [...] Je me garderais bien d'être arrogant sur ce point. Et je demande donc à mes proches de ne pas trop m'en vouloir s'ils constatent que je tremble au seuil de la mort.» Bon courage, docteur.

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louisco@sympatico.ca

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9 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 2 juillet 2011 05 h 41

    Un autre dérangeant rendez-vous avec cette compagne...

    ....si désagréable qu'est celle de l'impuissance. Oui. Face à Monsieur, à son épouse et leurs trois enfants et à ce que je soupçonne qu'ils puissent vivre, je me sens impuissant. Il semble que les ombres de la mort guettent. Ouache! Cette implacable mort qui frappe si souvent LÀ où l'on ne s'attend pas. Je porte des expériences de la mort que je ne souhaite à AUCUN être humain sur cette planète. Le Dr. Guy Turcotte et moi sommes «liés» par des faits de vie(je me répète) que je ne souhaite à personne. Ceci écrit, la vie demeure «par en avant» Oui, avec et malgré...tout l'odieux de la mort. La mort, lorsque prise ISOLÉMENT, se veut de totale absurdité. Il est vrai que mort et vie ou l'inverse sont deux indéfectibles compagnes...sic...de vie. Indétachables. J'ai eu et j'ai encore besoins d'un type de spiritualité favorisant la plus douce harmonie possible entre «mon» fait de vivre et «mon» fait de mourir. Monsieur Cornellier, mille mercis pour ce très beau rendez-vous avec le docteur et une partie de son oeuvre et surtout le partage de ces grandes beautés l'habitant. Beautés qu'il nous partage avec une telle générosité. Monsieur Servan-Schreiber a CERTAINEMENT dans son univers affectif une perle. Je nomme son épouse. Humblement, je la salue et je pense à leurs trois enfants. «Pis», j'y accompagne de mes humbles prières...des prières d'un ex-bagnard(j'ai connu et expérimenté prison et pénitenciers..plus est... institution psychiatrique) souhaitant que des prières d'un ex-bagnard portent en elles quelque valeur au même titre que...non, je m'arrête ici.
    À Monsieur David, je dis MERCIS pour ces inqualifiables nourrissants rendez-vous avec la vie. Autant celle dite «La p'tite vie» Cf. Radio-Canada que l'autre que j'écris grand «V».
    Respects,
    GastonBourdages
    Simple citoyen- écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Yvon Bureau - Abonné 2 juillet 2011 09 h 34

    Guérir par le plaisir

    En lisant sur DSC, je me souviens du livre du feu psychologue OMI Yvon St-Arnault, Guérir par le plaisir. Le plaisir vient de notre cohérence avec nos valeurs profondes, dans nos actions, dans nos actes de vie et de vivant. Nos valeurs doivent être souvent mises à jour.

    À 51 ans, j’en ai 66, il y a eu cancer chez ma prostate; prostatectomie. Mon seul intérêt était de guérir, de neutraliser les cellules prostatiques antigènes spécifiques. Le plus longtemps possible. Arrivent les nombreux autres intérêts des médecins, des «professionnels» de l’alternatif. J’ai tout pris, tout ce que mon instinct de survie m’indiquait. «Oui, mais si tu guéris ou si tu crèves, on ne saura pas pourquoi et à cause de qui». Je m’en foutais.

    Le plaisir était et est d’investir dans ma santé. Le plaisir. Sans oublier le plaisir de vivre maintenant, ici.

    MERCI à DSC !

    Entre temps, je sais que tout cela ne nous sauve pas la vie, mais en retarde la fin. ET je me «prostate» devant la Vie ! Je le ferai devant mon mourir que j’espère digne, serein et libre. Je serai content de terminer ma vie content !

    Merci Louis.

  • Lamy Guillaume - Inscrit 2 juillet 2011 15 h 48

    Correctif

    Louis Cornellier : « L'Agence précise toutefois que, malgré les prétentions des docteurs Béliveau et Servan-Schreiber, “il n'existe pas d'aliment ou de nutriment anticancer en soi” ».

    Il y a erreur ici. Monsieur Béliveau n'a jamais prétendu cela et il s'en est maintes fois défendu. Les faits démontrent plutôt la règle suivante : « certains aliments aident à lutter contre certains cancers ».

    Les oncologues-nutritionnistes sont assez bien informés pour savoir qu'aucun aliment ne permet d'éloigner tous les cancers.

  • Frédéric Chiasson - Inscrit 2 juillet 2011 16 h 20

    Survivre dix-neuf ans à un tumeur importante, ce n'est pas un mauvais score !

    C'est même très bien. Ce n'est pas parce que tous ces traitements ne l'ont pas guéri que ceux-ci ne lui ont pas servi. Il est quand même resté en relativement bonne santé avec une tumeur au cerveau inopérable pendant 19 ans, ce qui n'est pas rien !

  • Roland Berger - Inscrit 3 juillet 2011 00 h 12

    Sceptiques à la gomme

    Les défenseurs de la malbouffe s'empresseront de dire qu'il est inutile de prendre soin de sa santé en s'alimentant bien, en ne se laissant pas dominé par le stress, etc. Certes, nous ne saurons jamais ce qu'il serait advenu de lui s'il ne s'était pas appliqué les conseils qu'il a dispensés. C'est comme se foutre des gaz à effets de serre parce qu'il y a d'autres causes que l'activité humaine.
    Roland Berger