Société - La mémoire collective verrouillée avec un code à quatre chiffres

Et vlan dans la face de l'unicité! Il se croit original et issu d'un moule unique. Sa mère ne cesse de le lui répéter, d'ailleurs, mais non: l'humain est finalement la copie presque parfaite de son voisin qui, tout comme lui, et en se trouvant très singulier, utilise le même code à quatre chiffres pour verrouiller son téléphone dit intelligent.

Un doute? C'est un développeur américain du nom de Daniel Amitay qui en a fait l'éloquente démonstration la semaine dernière. Selon lui, la majorité des utilisateurs de iPhone se serviraient en effet des 10 mêmes combinaisons chiffrées comme mot de passe pour leur machine.

L'homme a ajouté une ligne de code dans une de ses applications, la Big Brother Camera Security, qui lui a permis d'enregistrer, à des fins d'analyse, s'entend, et de manière anonymisée, les mots de passe des usagers. Ainsi, il a pu dresser le palmarès des mots de passe les plus utilisés par les propriétaires de cellulaire pour «protéger» leur vie privée.

Des chiffres? 1234, 0000, 2580, 1111, 5555, 5683, 0852, 2222, 1212, et pour compléter ce top 10 dans l'ordre décroissant: 1998.

Sur son blogue, le constructeur d'applications expose ce portrait de la conformité, mais il l'explique aussi en parlant de l'adoption par les usagers de mots de passe en forme de nombres qui suivent finalement des formules classiques. Il y a les enchaînements de chiffres identiques, les chiffres qui montent ou qui descendent le long du clavier, les années de naissance ou de graduation, ou encore un assemblage étonnant, mais pas tant que ça: 5683, qui doit être transféré en lettres correspondant au mot love.

On s'en doutait. On en a désormais la preuve: en empruntant des chemins prévisibles, la protection de la vie numérique, estime Amitay, s'expose forcément à des attaques potentielles et malveillantes. Un risque qui s'accompagne toutefois d'un paradoxe intéressant: ces failles de sécurité pourraient aider les générations censées nous succéder à comprendre notre époque, en leur permettant d'entrer plus facilement dans les traces numériques que nous sommes en train de laisser.

Du drame à l'aubaine

Le caractère prévisible des mots de passe est aujourd'hui un drame face à la montée de l'espionnage en ligne et du vol d'identité. C'est vrai. Il pourrait pourtant devenir dans 100 ans (ou plus) une aubaine pour les archéologues confrontés à des contenus numériques verrouillés et forcément difficiles, voire impossibles d'accès, contrairement aux cartons de lettres, rapports manuscrits, documents sonores ou vidéo laissés par les sociétés pré-2.0.

On ne pense pas assez aux archivistes, surtout pas dans «l'égosystème» actuel où la plupart des humains branchés produisent plus de contenus qu'ils sont capables d'en gérer eux-mêmes dans le cadre temporel d'une journée de 24 heures. On ferme les yeux et on visualise les 560 photos du voyage au Mexique, les 1980 clichés de la première semaine de vie de la petite dernière, les 24 000 courriels accumulés depuis 2002, pour prendre la pleine mesure du phénomène.

Sans compter que la multiplication des supports mobiles, tout comme la diversité des applications avec lesquelles il est désormais possible de jouer, s'accompagne fatalement de la multiplication des mots de passe composés de chiffres, de lettres ou d'un mélange des deux. Un casse-tête pour l'usager d'aujourd'hui et qui risque à très long terme de rendre le «ici-maintenant» impossible à lire.

Le paradoxe est savoureux pour cette époque où tout le monde a quelque chose à raconter et surtout veut le faire sur la place publique pour confirmer à chaque minute qu'il-elle existe bien et se donner l'impression qu'il-elle est éternel-le.

L'archéologue de 2150 ou de 3200 — soit 200 ans après le bogue de l'an 3000 —, lui, n'aura donc pas la tâche facile pour saisir ce narcissisme numérique et expliquer à ses contemporains notre rapport à la tablette numérique, ce truc franchement dépassé, notre peine à voir partir le papier, notre goût prononcé pour la géolocalisation sans en anticiper les dérives, nos amitiés avec des marques, nos folies autour d'une chose qui s'appelait hockey...

Dans son dernier recensement, le gouvernement fédéral a ajouté une case à cocher par les répondants pour signifier que les données personnelles dévoilées aujourd'hui soient accessibles aux chercheurs en sciences humaines dans... 92 ans, soit en 2103.

Du point de vue d'une humanité inscrite davantage dans la continuité que dans le présent, l'idée est loin d'être folle. Et si on avait un peu de compassion pour les archivistes de demain, elle gagnerait à s'étendre à l'ensemble de nos activités numériques.

Comment? Par exemple par la création d'applications, de téléphones, de tablettes et d'ordinateurs portables dont les codes de sécurité personnels ne seraient valables que pour une période de 100 ou 150 ans, ou par la mise en place, dans le nuage informatique en formation (le cloud, comme on dit à Toronto), d'un espace où le présent pourrait téléverser son quotidien afin d'en faire profiter les enfants des enfants des enfants de la voisine — surtout celui avec des lunettes — dont la descendance va peut-être vouloir questionner le début des années 2000 pour s'amuser un peu de notre fascination pour les mots de passe identiques. Entre autres.