Une émeute prévisible - Des casseurs professionnels aux voyous en cravate

Un partisan des Canucks de Vancouver affronte des policiers après la défaite de son équipe aux mains des Bruins de Boston, mercredi dernier.
Photo: Agence Reuters Mike Carlson Un partisan des Canucks de Vancouver affronte des policiers après la défaite de son équipe aux mains des Bruins de Boston, mercredi dernier.

Il n'y aura pas de commission d'enquête sur «l'émeute» de la Coupe Stanley à Vancouver, seulement une révision des méthodes policières. À en croire les autorités, en effet, des bandes d'anarchistes et de voyous sont à l'origine du grabuge qui vient d'humilier cette grande ville. Et cette fois, promet-on, les fauteurs de troubles seront démasqués et sévèrement punis. Pourtant, témoignages et photos le révèlent, une violence générale n'attendait qu'un incident pour exploser.

D'abord, non seulement les partisans des Canucks et tout Vancouver s'étaient-ils fait une gloire du triomphe tant attendu de leur club, au risque d'être fort déprimés advenant une cinglante défaite, mais la presse de tout le pays avait également fait de ce match «historique» un événement d'importance nationale, qui allait forcément, en cas de déconfiture, revêtir la signification d'un grave échec collectif, sans commune mesure avec une épreuve sportive.

Ensuite, il fallait avoir perdu tout sens de la réalité pour rassembler en un même lieu plus de 100 000 personnes, la plupart survoltées par l'émotion du moment et, pour un bon nombre, éméchées, sans plus d'encadrement sécuritaire ni surtout de voies d'évacuation en cas d'accident ou de panique. Les autorités auraient voulu fournir aux casseurs professionnels un théâtre digne d'un sommet mondial qu'elles ne s'y seraient pas prises autrement.

Enfin, on aura sous-estimé la violence latente des fans enthousiastes, des joyeux fêtards et surtout celle des «bons citoyens», qui respectent d'ordinaire les lois, mais qui, une fois emportés par une foule anonyme, sont capables des pires comportements. Dans la folie du moment, les uns, hypnotisés par l'«action», applaudissent aux déprédations; d'autres, voyant des marchandises à portée de main, pillent sans retenue. Quant aux rares citoyens qui osent résister à pareils abus, ils risquent de se faite eux-mêmes tabasser.

D'aucuns reprochent à la police de n'avoir pas mobilisé assez d'agents pour dissuader les délinquants, à défaut de les avoir détectés et neutralisés avant. On s'étonnera, certes, que des «anarchistes» et autres «hooligans», qui sévissent depuis des années lors de grandes rencontres sportives ou politiques, aient été laissés libres de s'emparer de la place. Mais les spectateurs «honnêtes», qui applaudissent aux arrestations des «voyous», peuvent aussi bien se déchaîner en cas d'erreur policière!


Dans l'ombre

Bref, plusieurs facteurs peuvent expliquer ces désordres. L'émeute de Vancouver a fait plusieurs blessés, mais heureusement pas d'hécatombe. L'ego national a en pris «pour son rhume», selon le mot de Radio-Canada. Les autorités promettent de sévir contre les gens qui ont été arrêtés ou qui le seront après le dépouillement des photos de l'événement. On verra même comparaître en cour «des gars de bonne famille». Mais qu'en est-il des «voyous en cravate», restés dans l'ombre?

Tous les sports ne donnent pas lieu à des débordements destructeurs. Il en est cependant qui glorifient la rudesse, voire les agressions. C'est le cas du hockey, dont l'exemple fait des victimes jusque dans les clubs de jeunes et parmi leurs parents. Non seulement la justice n'ose-t-elle pas sévir, mais elle avalise la norme voulant qu'un coup ne soit pas un délit dès lors que la victime y consent. Les principaux voyous, ici, ne sont pas sur la glace, mais dans les loges.

On en trouve aussi à la télévision, tant privée que publique, qui exploite ces accrochages aux conséquences parfois sérieuses. Des «bagarres» qui vaudraient des interventions de police dans une taverne sont diffusées durant les matchs et aux nouvelles, comme s'il s'agissait d'exploits sportifs. Si ces «incidents» étaient exceptionnels, les médias pourraient encore invoquer quelque intérêt public à les rapporter. Mais ce rituel routinier est en réalité une basse exploitation commerciale du consommateur

On prétend encore que le sport canalise l'agressivité humaine, qu'il remplace les affrontements armés par des rivalités symboliques. Il en serait même venu à rapprocher les nations et à créer de nouvelles familles au sein des sociétés multiculturelles («nous sommes tous partisans des Canucks»). Mais le sport est aussi exploité à des fins politiques, il fanatise les uns et fait oublier aux autres leur triste existence. Pendant que l'esprit sportif se meurt, des fortunes s'érigent, souvent aux frais de l'État.

Pire encore, ce cancer social s'est répandu depuis que des organisations sportives, des entreprises médiatiques et des pouvoirs publics ont formé entre eux des cartels qui bafouent la saine compétition, écartent la surveillance financière de cette industrie et en viennent à faire prévaloir des intérêts privés sur l'intérêt public. Il n'est point besoin d'aller à Vancouver pour voir les effets nocifs de cet amalgame. Québec en donne le lamentable spectacle présentement.

Heureusement, nombre de grands événements sportifs se déroulent encore de nos jours sans donner lieu à des orgies de violence et de destruction. On demande aussi des comp-tes désormais aux athlètes qui trichent, mais pas encore aux commanditaires qui les incitent à outrepasser les règles. Les cas d'émeute méritent toutefois une attention particulière. Les marchands qui soûlent les foules sont mal venus de se plaindre quand leurs vitrines explosent ou que leur commerce brûle.

Il devrait aussi y avoir des limites à taxer les contribuables pour assurer l'ordre lors d'événements, sportifs ou autres, où le désordre est souvent prévisible.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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