Ceux qui se battent

Né en 1958, Rick Bass est l’auteur d’une vingtaine d’essais et d’ouvrages de fiction.
Photo: Mathieu Bourgois Né en 1958, Rick Bass est l’auteur d’une vingtaine d’essais et d’ouvrages de fiction.

Je n'avais jamais fait le lien avant: Rick Bass et l'achigan. Achigan, bass en anglais, vient d'un mot algonquien voulant dire «celui qui se bat». Et Rick Bass est celui qui se bat, depuis des années, pour la préservation de sa chère vallée de la Yaak: 400 000 hectares de montagnes et de forêts encore à peu près sauvages, collés sur la frontière canadienne au nord du Montana.

C'est une année faste pour les amateurs d'écrinature (ou nature writing, si vous préférez). D'abord est arrivé, chez un éditeur inconnu au bataillon, Le Pays des petites pluies de Mary Austen, un classique. Les Célébrations de la nature de John Muir ont suivi chez José Corti. Muir, ce doux géant de la conservation et contempteur de la petitesse humaine dont la prose enjambe élégamment les géologies hyperboliques de l'Ouest. Voici ce qu'il dit, dans un texte consacré, il y a déjà plus de 100 ans, au Grand Canyon: «Le touriste est heureux de nos jours, qui a les merveilles de la terre, à la fois anciennes et nouvelles, étalées devant lui et une armée de travailleurs — autant dire ses esclaves — pour lui faciliter la vie, pour le barder de capitons, lui niveler les routes, lui forer des tunnels, écarter les collines sur son passage; [...] experts à lui spiritualiser le voyage à coups d'éclairs et de vapeur; abolissant l'espace, le temps et presque tout le reste.»

Il avait clairement anticipé un futur où les régions du monde seraient vendues sous la forme de «produits», mot d'une étonnante élasticité dont les petits représentants des chambres de commerce locales se gargarisent comme si les paysages étaient des pizzas qui les faisaient saliver et puer de la gueule en même temps. Deux cents kilomètres de rivière sauvage, dix mille kilomètres carrés de chaîne de montagnes, tout ça et le reste, ils vont vous les dépecer pour mieux les rentrer dans le mot de sept lettres qui leur titille la fesse portefeuillère ou, comme dirait le bon Dion, les fait «jouir de la région»: produit.

Puis, avec les outardes est arrivé le Journal des cinq saisons de Rick Bass, qui est aujourd'hui le plus pur représentant de l'école de Thoreau. Marié, deux enfants, mangeur de viande sauvage, il n'a peut-être pas les inclinations ascétiques du solitaire de Walden, mais appartient à cette race d'écrivains pour qui ça ne se passe pas dans une chambre, un bureau, une chambre d'hôtel, aux Deux-Magots près du poêle ou bien assis sur la cuvette des chiottes comme Kerouac à Tenochtitlan, ou encore planté devant l'écritoire-sur-le-toit de Hugo à Guernesey. Le matin, Rick Bass va à la cabane comme d'autres vont au bureau. Et là, il écrit ou pas, ça dépend du temps, de l'étang, du monde et de la vie qui passe ou pas, des bécassines et des wapitis, des chouettes lapones, des loups, des aigles, des garrots à oeil d'or... «Je restais longtemps à regarder par la fenêtre et à musarder plutôt qu'à écrire.»

Ces rêveries solitaires, plume en main, ont tout de même donné, après un tour complet du calendrier, 548 pages bien comptées. Notons aussi ce choix délibéré, pas toujours évident, de faire la part de l'écrivain-naturaliste et du militant: «J'ai passé l'essentiel de ma vie d'adulte à demander la protection de ces régions reculées du Yaak, à travers la reconnaissance officielle de leur nature de réserve naturelle de vie sauvage. [...] Ce texte, au contraire de nombreux ouvrages que j'ai consacrés au Yaak, entend n'être que célébration et observation, sans jugement ni plaidoyer militant. Je ne sais pas très bien pourquoi j'ai fait ce choix ici. Peut-être seulement pour rester sain d'esprit un peu plus longtemps.»

Conserver le monde naturel

Contre quels ennemis Bass défend-il son coin de pays? Les mêmes moulins à vent et à fric plus ou moins virtuels qu'ailleurs industries forestière, minière, hydroélectrique, routière, touristique, etc. La région sauvage attire le développement comme le vide attire la matière. Et conserver en l'état une partie raisonnable du monde naturel, à l'abri des grignoteuses activités humaines, semble aussi difficile que d'éloigner une colonie de fourmis d'un pot de miel fracassé. Ce que John Muir remarquait déjà, il y a un siècle, à propos d'un gigantesque séquoia abattu à seule fin d'en convertir la souche en piste de danse pour le mille-pattes humain: «Ces laborieux vandales avaient trouvé le plus gros arbre du monde; il leur fallait aussi la plus grosse souche pour danser dessus.» On ne saurait mieux épingler l'instinct de conquête du petit bipède, qui consiste le plus souvent, comme si toute grandeur était destinée à lui faire de l'ombre, à tenter de ramener à sa propre échelle ce qui le dépasse. Après avoir considéré, non sans agacement, les minigolfs qui bordent la route près de Banff (un ours noir et un trou de mini-putt sur la même photo, ou l'ultime fantasme de voyage nippon...), Bass observe: «[...] nous avons tendance à considérer l'idée même de nature sauvage d'un point de vue de divertissement humain plutôt qu'à travers le prisme biologique...»

Muir a déjà compté 4000 cernes de croissance sur le tronc d'un séquoia, contemporain vivant de la Grande Pyramide. Il a aussi vu, en Alaska, des ours polaires massacrés à la carabine en pleine mer et à bout portant pour le simple plaisir. Décédé à l'aube du glorieux vingtième siècle, en 1914, il n'avait encore sous les yeux que les pittoresques batailles rangées livrées par l'homme à la nature. La volonté était là, mais pas encore la totale efficacité dans la destruction, les capacités d'anéantissement décisives. Cette guerre-là aussi allait devenir mondiale, et totale...

Rick Bass, lui, a décidé une trêve, le temps de proposer son propre inventaire de l'étourdissante diversité biologique de son voisinage menacé. Son livre peut se lire comme un almanach. Allons voir à «juin»: «des jours nonchalamment plus longs, la possibilité de marcher pieds nus, et l'exubérance de la chaleur dans ce pays nordique. [...] Chaque année, c'est un peu comme si vous aviez oublié ce que la chaleur voulait dire.» On est en terrain de connaissance, dans un territoire frère. Les cerfs émergent de la forêt, l'air parfumé monte à la tête, la lumière elle-même pénètre chaque cellule vivante et la nettoie jusqu'au dernier chromosome et il faut vraiment être un autiste des cinq sens ou être coincé sur la 15 Sud à deux kilomètres du pont Champlain pour ne pas succomber. «Parfois, aux alentours du 17 juin, on ressent les premiers signes de panique. [...] La conscience qui commence à se faire jour de la vitesse à laquelle juin défile.»

C'est vrai que ça va vite. Et c'est pourquoi il faut prendre le temps de lire Rick Bass, mais aussi, et surtout, de résister parfois, comme lui, au «tressaillement du besoin d'écrire». Oui, refermer le cahier, quitter la cabane, aller inventer un nouveau jeu pour les petites. «À certains moments, il m'arrive d'oublier la peur que m'inspire l'avenir de ces lieux, et de n'exister que dans le vert du présent.»

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lhamelin@uottawa.ca

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