Essais québécois - De la désobéissance au féminin

Portrait de George Sand (1804-1876) par Nadar<br />
Photo: Source International Portrait Gallery Portrait de George Sand (1804-1876) par Nadar

Pour raconter quelques épisodes marquants de sa vie, la journaliste Geneviève St-Germain a choisi le titre de Carnets d'une désobéissante. Mais à quoi, au juste, a-t-elle désobéi? Au diktat social qui, selon elle, imposerait aux femmes de se taire, à l'heure des choses sérieuses. «Que des femmes papotent, placotent, jasent et donnent leur avis sur tout et sur rien, passe encore, écrit St-Germain. Mais qu'elles s'arrogent le droit de parler d'autorité et aussitôt un mur de mépris ou de raillerie s'élève. En d'autres mots, on admet difficilement le sérieux de la parole féminine.» La journaliste, qui a connu de durs échecs professionnels, se présente clairement comme une victime de cette misogynie ambiante, doublée de l'«émulation toxique basée sur le critère de la beauté physique et du sex appeal» à laquelle se livrent les femmes entre elles.

St-Germain, dans cette confession, lève le voile sur un parcours qui l'a menée à la dépression. Elle critique sévèrement l'univers des médias électroniques qui l'a brisée, mais elle reconnaît aussi être issue d'une généalogie qui la prédisposait à une certaine fragilité émotionnelle.

Le portrait qu'elle trace de sa famille, en ouverture de ses Carnets, constitue le moment fort de son témoignage. «Je suis née, écrit-elle, dans une famille de dépressifs qui pratiquaient la dérision comme un sport de compétition et feignaient de ne pas se prendre au sérieux plutôt que de se tuer.» Ses parents, ajoute-t-elle, vénéraient l'art et la grandeur et méprisaient les gens simples et ordinaires. Sa grand-mère était une excentrique aimante, incapable de faire cuire un oeuf. La mère recevra des électrochocs, en 1949, et la grand-mère fera quelques séjours à l'asile. «Les mères déprimées, conclut un peu tristement St-Germain, ne sont généralement pas de très bonnes mères.»

Même si elle dit remercier Dieu pour la folie de ses parents, qui lui ont aussi transmis leur tempérament artiste, St-Germain est forcée de constater qu'elle en garde des marques. À 20 ans, jeune étudiante en lettres à McGill, elle s'amourache d'un pusher qui lui fait vivre la grande vie romantique sur fond de danger. Larguée, elle se morfond dans l'attente, envahie par un sentiment de rejet. Elle évoque aujourd'hui sa «carrière d'attentiste de compétition», une attitude qu'elle attribue à son enfance vécue dans l'ombre d'une mère «insensible à [son] ardeur».

Les pages que St-Germain consacre à ses expériences dans les médias sont nettement plus décevantes. La journaliste y dépeint un univers pourri par le narcissisme, la compétition cruelle et le népotisme. «J'en ai conclu que, bien souvent, ni le talent ni le mérite ne sont en cause, mais qu'il s'agit plutôt d'un ésotérique amalgame de chance, de timing et d'accointances diverses, explique-t-elle. C'est rarement qui l'on est, ni ce que l'on est capable de bien faire, mais plutôt qui l'on connaît, qui peut changer le cours d'une carrière.» Pour illustrer ce climat, St-Germain évoque des animateurs égocentriques et dominateurs, ainsi que des patrons livrés à l'arbitraire, mais elle ne nomme personne. Le résultat est une généralisation très peu convaincante. Qui sont ces goujats des médias? Quand c'est tout le monde, c'est personne, et ce qu'on en dit vaut du vent.

St-Germain attribue ses difficultés à s'imposer dans cet univers à son attitude de femme de tête, aux opinions sérieuses. Or, là encore, sa démonstration tourne court. On sait, par exemple, que la journaliste est féministe, tout en réclamant le droit à une coquetterie de luxe, mais, pour le reste, c'est le vide. Si la journaliste a, comme elle le prétend, des idées fortes, on aimerait savoir lesquelles.

Le récit de sa dépression-guérison qui conclut l'ouvrage ne manque pas de sincérité, et il serait inconvenant de le juger. Chacun s'en sort comme il peut. Il contient toutefois des affirmations générales qui appellent quelques remarques.

Par exemple, l'idée selon laquelle c'est «une manie de l'époque de se sentir bien à tout prix» doit être relativisée. S'il est vrai que le véritable état dépressif suscite encore l'incompréhension, il est tout aussi vrai que les médias «madamisés» donnent sans retenue dans l'attitude de la complainte et du droit à l'imperfection. Le syndrome «Oprah je suis une victime, j'ai mes blessures, le monde me veut parfaite, mais je ne le suis pas et j'en ai le droit» ne relève pas, dans ce milieu, de la courageuse désobéissance, mais bien d'une doxa psycho pop de plus en plus insupportable et que St-Germain n'évite pas.

La même remarque s'applique à l'idée selon laquelle «dans l'hypermodernité, suivre une voie spirituelle est sans doute une autre façon de manifester de l'indocilité». Cela est certes vrai pour ceux qui se réclament du catholicisme. Les spiritualisants mous, comme St-Germain, qui se réclament d'un vague «plan divin», d'une improbable «force invisible qui gouverne le monde» et, pourquoi pas, tant qu'à y être, d'un «secret», participent au contraire pleinement de l'air du temps gnangnan.

À la manière d'une Denise Bombardier, Geneviève St-Germain cultive plus la posture de la désobéissance qu'elle ne désobéit vraiment.

Des étudiantes chez Sand


Séparée de son mari, fumeuse de cigares et mondaine socialiste, George Sand savait un peu ce que désobéir veut dire. Baudelaire, qui la détestait, la traita même, un jour, de «latrine». Hugo, lui, la qualifia d'«immortelle». La juriste Renée Joyal, qui partage le point de vue de ce dernier, a animé, en 2008, à l'UQAM, dans le cadre du cours Histoire, culture et société, un séminaire de lectures sur la grande romancière.

Préfacé par Lise Bissonnette, George Sand toujours présente regroupe des analyses de l'oeuvre, rédigées par de brillantes étudiantes en sciences humaines. En explorant avec soin et intelligence les thèmes de l'amour, du perfectionnement personnel, du réalisme, de l'espace mythique, des rapports nature-ville-campagne et du féminisme dans les romans sandiens, Audrey Gendron, Jeanne Gaudreau Rousseau, Catherine Larochelle, Corinne Loumède, Karine St-Germain-Blais et Dominique L. Valcourt montrent la richesse d'une oeuvre importante, peu connue au Québec.

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louisco@sympatico.ca

3 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 18 juin 2011 08 h 01

    Y aurait-il du sexisme là-dedans ?

    Quand je lis ce qui suit:

    «Que des femmes papotent, placotent, jasent et donnent leur avis sur tout et sur rien, passe encore, écrit St-Germain. Mais qu'elles s'arrogent le droit de parler d'autorité et aussitôt un mur de mépris ou de raillerie s'élève. En d'autres mots, on admet difficilement le sérieux de la parole féminine.»

    Je me demande si ce n'est pas ce qui explique, du moins en partie, les manifestations de haine considérables à l'endroit de madame Marois dans les commentaires que l'on lit dans les journaux.

    Je suis époustouflé de voir la façon dont certains inervenants et certaines intervenantes la traitent. Tant de haine fait peur.

    J'ai souvent l'impression que c'est complètement irrationnel de leur part.

    Mais dans le fond il ne faut peut-être pas s'en surprendre.Le sexisme ne va disparaître comme ça du jour au lendemain. Ça ne peut être qu'un long combat.

  • VITRILLOLA - Inscrite 18 juin 2011 16 h 00

    @ Jean Lapointe

    Juste avant quelle réapparaisse sur la scène politique alors en pleine "retraite", j'ai rencontré madame Marois. Nous sommes rencontrés chez Ogilvy. J'essayais une robe. Soudainement elle est apparu à mes côtés. J'ai été surprise qu'elle me dise que la robe que j'essayais et que j'ai acheté m'allait à ravire. Mais ma surprise fut autant plus grande quand madame Marois a pris la décision d'en essayer une à son tour à la cabine voisine de la mienne. Si je serais venu avec une copine comme à mon habitude, ça n'aurait pas été mieux ou autrement. Au cours de cette expérience qui a duré une trentaine de minutes, madame Marois fut d'une compagnie empreinte de simplicité et de complicité qui resteront à ma mémoire pour très longtemps. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je vois son sourire en me regardant et ses nombreux compliments sur ma personne et ma robe. Pendant toute cette anecdote personnelle, j'avais elle a su mon allégence politique. C'était de bon coeur qu'elle partageait ce moment avec moi. Depuis j'ai compris réellement qui était madame Marois, soit une personne accesible et de coeur, loin voire très loin du personnage de ceux et celles qui en ont une piètre opinion. Cette après-midi là madame Marois sans le savoir a fait plaisir et honeur à une souvrainiste déjà convaincu ! Parfois la vie nous parle !

  • Jacque Dumont - Inscrit 21 juin 2011 15 h 34

    Madame Marois avec un trop grand premier M

    Mes respects Madame "Vitrillola". Votre engouement pour ce côté de la vie féminine et l'importance que vous y accordez est, je trouve, tout à fait digne et la défense que vous en avez... me rend carrément joyeux (ou presque...). Mais je sais que le parallèle entre cet article et votre rencontre avec mm. Marois n'offre pas de pertinentes oppositions à ce que M. Cornellier dit. La réalité demande autre chose que de savoir se montrer agréable à l'achat d'une robe, que de s'élever par une présence qui prive le milieu d'où nous vivons d'une déshumanisation qui n'aurait pas lieu d'être. Mais ce n'est pas par déshumanisation que l'auteur explique l'insignifiance de telles ou telles idées féministes, c'est parce que tel est le cas. Vous ne vous rendez pas compte que si nous ne prenons pas le contrôle d'une société par une volonté forte et pertinente à sa propre réalité, alors d'autres la prendront nécessairement, et ces autres nous n'y n'auront pas accès, car nous serons trop occupés par des divertissements plaisants. Et la joie qui prétend à l'imaginaire plus qu'elle ne supporte le nécessaire ne méritera jamais qu'on s'y occupe. Pourquoi ? Parce que l'humain est méritant, tout simplement. (Et parce quand on s'y prend le métier, à ce mérite, il doit nous dépasser en importance, et dépasser toute la vie que l'on lui connaît)