L'aquaculture, une industrie en développement

Dans un document du ministère de l'Environnement, il y a quelques années, on pouvait lire qu'une pisciculture, c'est pire qu'une porcherie dont les rejets filent au cours d'eau: c'est une porcherie installée dans l'eau! Une franchise sans doute attribuable au fait que le document devait demeurer confidentiel...

L'aquaculture pose en Amérique du Nord un problème majeur pour une espèce emblématique en déclin, le saumon. Pour le saumon de l'Atlantique et aussi pour plusieurs des espèces du Pacifique. En effet, les saumons élevés en captivité s'échappent souvent et contaminent, si l'on peut dire, les espèces sauvages dont elles réduisent la résistance et la réserve de ressources génétiques en raison de l'absence d'élimination naturelle. De plus, on utilise aujourd'hui des pesticides, parfois même non homologués au Canada, pour combattre les infections qui se répandent dans les élevages... Aujourd'hui, cependant, certains éleveurs cultivent des moules et d'autres espèces sous les cages afin de nettoyer les eaux des fertilisants, azote et phosphore, que rejettent les saumons, tout comme les boeufs et les porcs.

Mais un rapport divulgué cette semaine par le WorldFish Center et Conservation International, intitulé Blue Frontiers: Managing the Environmental Costs of Aquaculture, nous fournit d'autres repères tout en reconnaissant la nécessité pour cette industrie d'améliorer radicalement ses méthodes.

Le rapport, qui évalue 75 types de production sur quatre continents, conclut que cette production va continuer de s'intensifier au cours des deux prochaines décennies au point de devenir une des principales sources de protéines pour l'espèce humaine.

Deux autres conclusions majeures s'imposent, y lit-on. D'abord, on conclut que les impacts environnementaux varient radicalement selon les pays, les régions, les systèmes de production et les espèces. La deuxième conclusion est plus surprenante: l'aquaculture est plus efficiente et moins dommageable pour l'environnement si on la compare à d'autres systèmes de production animale comme l'élevage du boeuf et du porc, ce qui fera de l'aquaculture à court terme un des piliers alimentaires des grandes villes, particulièrement dans les pays en développement. Et, dernière conclusion, en l'absence d'innovation technologique majeure, y compris en matière de gestion des systèmes, une production mondiale qui atteindra les 100 millions de tonnes en 2030 (à l'exclusion de la culture des algues), aura des impacts de 2 à 2,5 fois plus importants que ceux de cette industrie aujourd'hui. La production mondiale actuelle atteint 69 millions de tonnes.

On a une idée de l'intérêt suscité par cette industrie quand on réalise que son taux de croissance a été de 8,4 % par année depuis 1970! La Chine et le reste de l'Asie sont les principaux producteurs de produits de la mer, avec 91 % de la production mondiale. La Chine monopolise à elle seule 64 % de cette production. En comparaison, l'Europe s'en tient à 4,4 %, l'Amérique latine à 2,7 % et l'Amérique du Nord à 1,9 %. L'Afrique, dont la production ne représente maintenant que 1,6 % de la production mondiale, a cependant connu le plus haut taux de croissance, soit 16 % par année entre 2003 et 2005.

La carpe domine la production chinoise, alors que l'Amérique et l'Europe se concentrent sur les salmonidés, une espèce qu'il faut nourrir avec des moulées fabriquées à partir de poisson-fourrage d'origine sauvage, ce qui décime les mers dans d'autres parties du monde. Globalement, entre 2003 et 2008, la part de l'aquaculture dans les ventes de poissons est passée de 34 à 42 %.

Les élevages en étangs, soit la production dominante qui se concentre en Asie, sont les plus dommageables en raison des rejets d'azote et de phosphore, qui contribuent à l'eutrophisation des cours d'eau voisins. On rejoint ici l'analyse décapante que faisait notre ministère de l'Environnement, il y a quelques années. Au deuxième rang des cultures dommageables figure celle qui exige des apports en nourriture fabriquée à partir d'espèces sauvages, comme le saumon, les anguilles et les crevettes.

Mais l'efficience biologique de l'aquaculture serait néanmoins nettement meilleure que celle des élevages terrestres par unité de biomasse. La production d'un kilo de protéine d'un poisson requiert en moyenne moins de 13 kg de protéines végétales, comparativement à 61 kg pour l'équivalent en viande de boeuf et 38 kg pour le porc. Ce calcul ne tient pas compte cependant des besoins en nourriture d'origine sauvage des espèces prédatrices comme le saumon, l'anguille ou la crevette.

Il y a des millénaires, les forêts ont cédé la place à l'agriculture. Maintenant, c'est au tour des lacs et des mers. Une question se pose: que restera-t-il de sauvage après cela?

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Lecture: Le Manuel complet du canot-camping, par Marc Bauchet, éditions Broquet. Un livre particulièrement intéressant pour les débutants ou ceux qui voudraient avoir une idée de cette activité d'été, probablement la plus écologique de toutes avec la randonnée pédestre et le vélo. Et qui procure un sentiment de dépaysement sans pareil.