Tout baignait

Ordinairement, on a droit à de la grosse action dès les premières secondes au Grand Prix du Canada, quand tout le monde s'engouffre dans le virage Senna et espère s'offrir un ou deux dépassements. Cette fois, ce fut un peu plus tranquille. Quand on commence avec la voiture de sécurité en position de tête pendant quatre tours, cela refroidit les ardeurs.

Mais on ne perdait rien pour attendre. Quand Lewis Hamilton s'est déchaussé la gomme arrière gauche dès le huitième tour en allant percuter le mur en songeant à penser à tenter d'essayer de peut-être doubler Jenson Button, on s'est dit tiens, c'est Montréal, n'est-ce pas. La proverbiale fertilité en rebondissements du circuit Gilles-Villeneuve ne se dément pas.

Surtout quand la chaussée est glissante. Samedi, les trois premiers pilotes aux qualifications, Sebastian Vettel, Fernando Alonso et Felipe Massa, l'avaient dit et répété et redit encore une fois: certes, il est agréable et nul doute avantageux de partir du devant de la grille, mais cette séance ne veut pas dire grand-chose. Les conditions climatiques allaient faire foi de tout. Et en matière de course automobile, la flotte est une grande égalisatrice, source généreuse d'impondérables.

Puis on a perdu pour attendre, et sérieusement. Au 25e tour, le déluge s'abattit. Suspension de l'épreuve. Il faut dire qu'en fait d'action, la voiture de sécurité avait jusque-là été l'incontestable vedette. Plus de la moitié de la course s'était déroulée derrière elle.

Encore au moins 20 minutes d'interruption, a dit au haut-parleur le monsieur de la Formule 1, alors que c'était déjà arrêté depuis 20 minutes. À la télé en circuit fermé, ils montraient des gars balayant des flaques d'eau de la taille approximative du bassin d'aviron juste à côté. Une voiture des commissaires de course a fait le tour de la piste et soulevé des gerbes de quelques étages. Dans la salle de presse, le bruit du torrent sur le toit donnait le goût d'une escapade vers la mer. Et ce bateau qui naviguait, se trouvait-il sur la piste?

À 14h45, alors que l'épreuve aurait dû être pratiquement terminée, on a atteint l'heure de suspension. Une chance qu'il y a les internets pour passer le temps. «Il pleut, il pleut, et la piste est pas mal détrempée en certains endroits», a annoncé le monsieur de la Formule 1. Il a dit qu'il faudrait encore patienter au moins 30 minutes.

On a quand même eu droit à un certain divertissement lorsque Rihanna est passée près du centre des médias, en route vers les paddocks, pourchassée par des cameramen de toute évidence désoeuvrés. Elle est allée saluer Hamilton et a fait la visite du garage de McLaren. Mme Rihanna a présenté deux spectacles au Centre Bell ces jours derniers et, selon des sources extrêmement bien informées, il appert que c'était très, très bon.

À 15h15, l'averse ayant pour l'essentiel cessé, on a appris qu'une reprise était prévue pour 15h35. À 15h35, on a fait savoir que tout allait redémarrer à 15h50, et que toutes les voitures allaient devoir utiliser des pneumatiques spécialement conçus pour les milieux humides.

Et c'est précisément à 15h50 que le doux gazouillis des vroum vroum est revenu s'imposer aux tympans situés dans un rayon de quelques kilomètres. Neuf autres tours derrière la voiture de sécurité, qui prenait dès lors une sérieuse option sur le titre. (On avait par ailleurs appris en feuilletant les internets pendant la pause que la toute première voiture de sécurité en Formule 1 était apparue au Grand Prix du Canada en 1973, ce qui ne nous rajeunit pas.) Et les préposés qui agitaient les drapeaux jaunes le long de la piste devaient probablement commencer à avoir mal au bras.

Aussitôt dit, aussitôt fait, Alonso accroche Button et aboutit dans le décor. Que ressort-on? En plein cela. Les deux gars de la voiture de sécurité n'ont pas volé leur paie en ce beau dimanche.

Quand les pilotes ont de nouveau eu l'occasion d'exprimer leur immense talent, Vettel se trouvait en tête. Le champion en titre, qui survole la saison 2011, y est d'ailleurs resté longtemps, y compris lorsque Nick Heidfeld est sorti de piste et qu'on a dû vous savez quoi, et tout baignait pour lui (dans le sens de) jusqu'à ce que. Un dérapage au dernier tour, et Button lui siffle la première place. Fertile en rebondissements? En tout cas, on sait maintenant que les conditions climatiques ne sont pas surfaites. Et qu'il valait amplement la peine d'attendre...