Médias - La guerre culturelle, yes Sun!

C'est du journalisme au bazooka. Normal, la guerre est ouverte. L'animatrice Krista Erickson du réseau de télévision Sun News, propriété de Quebecor, a récemment tiré à volonté sur la danseuse-chorégraphe Margie Gillis. En ondes, elle a demandé des comptes plus ou moins bizarres pour ses subventions fédérales, à peu près 100 000 $ par année depuis longtemps. Au plus bas, l'intervieweuse a évoqué le sacrifice de quelque 150 soldats canadiens en Afghanistan «franchement, une affaire autrement plus sérieuse comparée à des gens qui dansent sur scène», le tout accompagné d'une pantomime moqueuse. Margie-la-douce a répondu calmement à toutes les objections.

Le traitement réservé à l'artiste sous perfusion étatique s'inscrit dans une campagne beaucoup plus vaste lancée par diverses composantes de l'empire Quebecor contre tout l'État culturel canadien. L'animateur Ezra Levant de Sun News Network mène des charges encore plus musclées dans son émission The Source. Libertarien de stricte obédience, il souhaite privatiser le système de santé et le régime de pensions publiques tout en démantelant les syndicats. Il répète que la culture doit se soumettre aux lois du marché, un point c'est tout. Ses cibles, pêle-mêle: le Centre national des arts du Canada, le Conseil des arts du Canada, les musées nationaux, la CBC évidemment, décrite comme un repaire de reportages et de divertissements gauchistes payés par nos taxes. Ce n'est plus de l'information continue: c'est de la propagande sans fin dans une lutte sans merci.

Vulgate néolibérale

Le Journal de Montréal, navire amiral de Quebecor, pilonne les mêmes positions adverses. La tirailleuse de droite Nathalie Elgrably-Lévy y a balancé des slogans similaires refusant les subventions aux arts et à la culture. Ses arguments médiocres puisaient à la vulgate néolibérale finalement aussi bête que le dogmatisme marxiste, un absolutisme chassant l'autre.

Heu, la Smithsonian Institution, ses dix-neuf musées d'État et ses neuf centres de recherches subventionnés, ça lui dit quelque chose? Frédéric Martel, grand spécialiste De la culture en Amérique (selon le titre de son livre de 2006), a montré que même aux États-Unis une forte proportion du système de création et de diffusion des arts et de la culture repose sur des mesures publiques. Tant qu'à grossir trait pour trait, Haïti semble le seul pays du continent délivré de l'engeance interventionniste en matière culturelle...

Les idéaux se transforment en absurdité quand on essaie de s'y soumettre strictement. Les curés de toutes les Églises en savent quelque chose...

Quebecor s'accommode d'ailleurs très bien de ses contradictions en relayant les critiques des subventions tout en siphonnant l'État. Le site Rue Frontenac rappelait la semaine dernière que huit magazines de TVA Publications ont touché plus de 2 millions de Patrimoine canadien en 2009-2010. À Québec, l'empire pourrait s'associer à un amphithéâtre entièrement construit par les fonds publics.

Tous les moyens

La guerre culturelle à la canadienne justifie tous les moyens. Aux États-Unis, depuis les années Reagan, les «culture wars» désignent des conflits politiques fondés sur des questions éthiques et culturelles, en rapport avec l'orientation sexuelle par exemple. Les artistes et les chercheurs ont été des victimes collatérales de ces batailles opposant la gauche et la droite. Le Canada (comme le Québec) se divise à son tour et de plus en plus entre, d'un côté, des conservateurs libertariens, identitaires ou fiscaux, et d'un autre côté, des progressistes libéraux ou socialistes.

L'armée de Quebecor ne relaie pas la droite morale, celle qui s'oppose par exemple au mariage gai ou à l'avortement. Ses publications et ses télévisions s'engagent par contre au maximum pour des causes identitaires et patriotiques tout en réclamant un État minimum, y compris dans le vaste champ des arts et de la culture. Le grand patron Pierre Karl Péladeau n'a jamais fait mystère de cette volonté idéologique.

Franchement, le Québec risque le plus de pertes dans cette lutte sans merci. Si jamais Ottawa assèche le Conseil des arts du Canada, ferme le CRTC et liquide Radio-Canada/CBC, comme le souhaite la frange la plus radicale des conservateurs concentrés chez Quebecor, qui peut vraiment penser que cela ne sera pas sans conséquence sur le coeur artistique et l'âme culturelle de la société réputée distincte?

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9 commentaires
  • Richard Evoy - Abonné 13 juin 2011 07 h 41

    Les dangers de la corporatocratie

    Pour n'importe quelle corporation il n'y a pas de contradiction entre d'un cote, accepter des subvention de l'Etat et, de l'autre, de fournir une tribune ideologique a des libertatriens de droite qui pourfendent ce meme Etat et font l'apologie du fric. Dans ce discours , le controle de l'argent et son utilisation sont le debut et la fin de tout entreprise humaine.

    Tous nous sommes esclaves de nos conditionnements: education, milieu socio-economique, genetique, mais un de nos plus profond conditionnement est notre rapport a l'argent et surtout de son importance comme facteur motivationel. Pour la tres grande majorite d'entre nous, le facteur "argent" pese tres lourd dans le choix de notre metier, de la grosseur de notre famille, de la composition de notre cercle social etc...

    Ce paradigme "argent" est a la racine de boen des maux qui afflige la planete. Que peut on y faire? Sommes nous comdamner a disparaitre par amour aveugle de la creation humaine nommer "argent" . Pour une reflexion plus poussee sur ce sujet Je vous invite a aller sur youtube ou sur www.zeitgeistmovement.com pour regarder les documentaires "Zeitgeist Addendum" et "Zeitgeist -Moving Forward" du realisateur Peter Joseph. C'est tres eclairant.

  • Kirou - Inscrit 13 juin 2011 09 h 03

    Journalisme-poubelle !

    Depuis plusieurs années, le Journal de Montréal a ouvert ses pages à des chroniqueurs ( Elgrably, Martineau, Duhaime, Samson, Audet, etc..) qui répandent la pensée politique et économique de la droite la plus radicale.
    Sans une salle de rédaction digne de ce nom, ce journal est devenu un outil de propagande dans les mains de Péladeau et de ses commanditaires de l'Institut économique de Montréal et du Conseil du patronat.
    Avec Sun News, Quebecor fait grimper le journalisme-poubelle d'un cran de plus.
    Et c'est le même PKP à qui on veut donner un amphithéâtre tout neuf avec l'argent public...

  • Catherine Paquet - Abonnée 13 juin 2011 09 h 49

    Et le Hockey, c'est pas de la culture ça...?

    Sûrement que Quebecor s'en souvient. le Hockey, c'est l'âme d'un peuple. Les fonds publics, l'Assemblée nationale, les sondages... tout concourt à l'enrichissement de l'Empire. Sur 30 équipes, il n'y en a que 5 qui soient canadiennes. Et 95% des joueurs sont anglophones, américains ou étrangers. Ces joueurs ne sont pas comme des danseurs, des peintresou des chansonniers. Ces joeurs rapportent gros à leurs "sponsors". Vous le voyez bien, les Nordiques, c'est bien l'âme des Québécois. Léger Marketing vous le dit. Tous les Québécois veulent un Amphithéâtre, à n'importe quel prix, et le retour des Nordiques au plus sacrant. Les lois et les dettes de la ville et du Québec, c'est quoi ça. On veut retrouver son âme...

  • France Marcotte - Inscrite 13 juin 2011 11 h 07

    Il est temps que les artisans des arts prennent la parole

    On parle d'eux, (comme des chercheurs d'ailleurs) mais on ne les entend pas beaucoup prendre publiquement la parole à leur propre sujet.
    Il est temps d'entrer dans l'arène du débat public.
    Sortez de vos tours!
    Représentez-vous!
    L'art n'en sera que meilleur.

  • Jean de Cuir - Abonné 13 juin 2011 11 h 40

    Sun?

    Comment faire le tour de l'ignorance? Si on fait de l'argent et on a de tête que pour... Ça suffit, disent-ils? Une école de pensée? Voyons, c'est sans école et sans pensée, happé par le gain à tout prix. Pas d'État, facile quand on est sur le trône de l'individualisme. Or, l'individualisme est une aberration mentale. Avez-vous déjà vu ou connu un individu qui pouvait exister seul? Depuis que le monde est monde, il y eut des familles, des clans, des tribus, des confédérations, des cités, des empires, des nations, des États, divers certes, plus ou moins créateurs, et encore sans cesse cherchant la mesure d'une coexistence. Variable à souhait! Avec un brin de pensée. Question: qu'est-ce que penser et qu'est-ce que créer? Ce qui sort de la bouche des « cannoneuses » médiatiques est-ce éructation verbale ou récit articulé et fondé, ou pure violence d'un esprit déréglé par on ne sait quelle anxiété? Un pas de danse, une sculpture, une peinture, une pièce musicale, un récit littéraire, une architecture, bref un imaginaire créateur qui prend les voies de la découverte ou de l'art serait mesuré à l'aune de quelle utilité? Il y a ici deux voies : l'une qui est déjà fixée -la dogmatique a été concoctée et finie; l'autre est celle de la création : la pensée comme l'imaginaire sont ouverts. L'une des voies, c'est la fixité de la mort, l'autre propose la vie. Sun News et Sun network ici sont des mauvaises métaphores: le soleil se renouvelle sans cesse!