Diversité et découvertes pour l'été

Qu'est-ce qu'on retient du côté de la fiction québécoise parue au cours des derniers mois? Lectures d'été, deuxième volet. Après les valeurs sûres: l'aventure. Diversité au menu. Et étonnantes découvertes en vue.

Les collectifs

Ils ont la cote, ces temps-ci. Ils réunissent des écrivains de métier, mais pas seulement. Ils sont inégaux, hétéroclites, forcément. Ils réinventent la féminité, la nudité, l'amour. Ou l'héroïsme. Même Montréal, ville de tous les possibles, y passe. Tour d'horizon des ouvrages collectifs di-gnes de mention.

Cherchez la femme, sous la direction d'India Desjardins (Québec Amérique): des textes écrits par des femmes... et par des hommes. Toutes et tous mettent en question la spécificité féminine en nous racontant une histoire. L'humour, l'ironie, la fantaisie sont au rendez-vous. Mais aussi les situations tragiques. L'auteure du très populaire Journal d'Aurélie Laflamme a rassemblé autour d'elle des écrivaines et écrivains tous genres confondus: Nadine Bismuth, Rafaële Germain, Marie Hélène Poitras, mais aussi

Michel Vézina, Patrick Senecal... Figurent de plus au générique Podz et Guy A. Lepage. Dix-sept collaborations en tout. Passez le mot, il y a des perles dans le lot.

Amour & libertinage par les trentenaires d'aujourd'hui, sous la direction de Claudia Larochelle et Elsa Pépin (Les 400 Coups): les auteurs de ce recueil de nouvelles ont en commun d'avoir 30 ans et des poussières. Et de parler de ce qui cloche, au sein de leur génération, quand vient le temps de s'investir dans les rapports amoureux. Tout n'est pas noir pour autant, rassurez-vous. Tout n'est pas seulement une question de groupe d'âge ou d'époque, non plus. Ça va dans tous les sens. L'histoire de Véronique Marcotte, qui nous place devant un cul-de-sac existentiel et amoureux, saisit. La fin, surtout. À noter aussi, de Jean-Simon DesRochers: Six jours en été pour une femme froide, ou comment rater son coup quand vient le temps de dégoter la perle rare. Pour ce qui est de l'étrangeté qui décolle vers des lieux insoupçonnés, on retiendra le texte de Tristan Malavoy-Racine. Mais la palme du texte le plus sexy, le plus érotique, le plus fantasmatique revient à Stéphane Dompierre.

Moebius n° 129: pas un livre, mais une revue, un numéro thématique qui porte sur le nu. Orchestré par Jean-Simon DesRochers, il engage à la réflexion et pousse loin l'imagination. Poèmes et nouvelles s'entremêlent, sous la signature d'une vingtaine d'écrivains, dont Nicole Brossard, Hugues Corriveau, Jean-François Chassay, Kim Doré. Corps réel ou peint, corps sexuel et même porno, corps morcelé, vieilli, corps mort, aussi: les perspectives changent et nous en jettent plein la vue.

Être un héros (La Courte Échelle): un collectif pour ados qui réunit neuf jeunes auteurs, autour du thème de la bravoure. Des histoires de gars. Qui s'adressent aux ados. Mais en principe seulement. Impossible de résister au charme de certaines histoires. Celle de Tristan-Malavoy, Racine, sur un héros de la Résistance, celle de Stéphane Lafleur, aussi, sur les premières amours, sont de celle-là. C'est Deni Y. Béchard qui ouvre le recueil, avec un texte à saveur autobiographique rempli de péripéties et très touchant.

Montréal la créative, sous la direction de Marie-Andrée Lamontagne (Héliotrope/Autrement): pas à proprement parler un ouvrage de fiction, mais les écrivains occupent une grande place dans ce collectif illustré avec soin, qui décortique Montréal sous tous ses aspects. En quoi la deuxième ville francophone au monde après Paris est-elle inspirante pour les artistes? Ce pourrait être le thème dominant. À la toute fin, d'ail-leurs, une nouvelle hautement inspirée, qui fait frissonner. Par l'auteure du Ciel de Bay City, Catherine Mavrikakis.

Incursions inattendues dans la fiction

Auto-stop (Les Allusifs), Daniel Bélanger: où l'auteur-compositeur-interprète raconte en bref un voyage en Italie, mais surtout une passion amoureuse tout aussi brûlante que dévastatrice. C'est présenté comme un «récit intime en forme de poèmes/chansons», mais ne vous y fiez pas: question de mise en page, surtout. Il s'agit bel et bien d'une narration suivie, sur le thème des peurs qu'on se crée dans la vie et qui nous empêchent d'avancer. C'est une plongée en soi-même, à la croisée des chemins. Avec des envolées bien senties, empreintes de sensualité.

La Concordance des temps (Leméac), Evelyne de la Chenelière: où la dramaturge propose un récit à deux voix, morcelé, étrange, déroutant, mais très, très riche. Rien ne coïncide avec rien, pas d'adéquation, pas de concordance des temps possible pour les deux protagonistes de l'histoire, un homme et une femme. Il marche vers elle, elle l'attend au restaurant. Vont-ils rompre définitivement ou se choisir à nouveau?

Le Secret du coffre bleu (Libre Expression), Lise Dion: où l'humoriste plonge dans la noirceur, la tragédie. Elle s'inspire de la vie tourmentée de sa mère adoptive, petite orpheline qui a embrassé la vocation religieuse et s'est retrouvée en Allemagne dans un camp de concentration. Des pages très fortes, beaucoup d'émotion.

Dans mes yeux à moi (Libre Expression), Josélito Michaud: où l'animateur télé s'inspire de son lourd passé d'enfant abandonné, malmené, et rend hommage aux femmes qui lui ont sauvé la vie. Beaucoup de détails, peut-être trop. Mais bouleversant. Et lumineux.

La Réparation (Boréal), Katia Gagnon: où la journaliste spécialisée dans les sujets dits sociaux se penche sur le phénomène croissant et inquiétant de l'intimidation à l'école. L'histoire qu'elle met en scène, avec beaucoup de doigté, nous fait vivre ce cauchemar à la fois de l'intérieur et de l'extérieur.

Nouvelles plumes féminines dans la jeune vingtaine


Kuessipan (Mémoire d'encrier), Naomi Fontaine: on est loin du folklore, loin de l'apitoiement, aussi. On n'est pas dans la complaisance ou le voyeurisme non plus. Rarement a-t-on lu un texte aussi beau, inspiré, épuré, senti, plein de grâce, de respect et de dignité, sur la vie au quotidien dans une réserve amérindienne.

Le Charme discret du café filtre (La Bagnole), Amélie Panneton: une plongée dans la vie au quotidien, les drames, les attentes, les angoisses des habitants du même immeuble, dont la plupart sont dans la mi-vingtaine. Portrait d'une génération, mais pas seulement. Souci du petit détail, humanité qui transparaît tout du long, maturité du regard, de la plume: on en redemande.

Les Enfants moroses (Marchand de feuilles), Fannie Loiselle: de courtes nouvelles, qui à première vue semblent sans rapport entre elles. Mais on comprend très vite que les jeunes dont il est question font partie de près ou de loin du même groupe d'amis. Ils sont dans la vingtaine. Ils se cherchent, ils dépriment, dans ce monde superficiel qui n'est pas fait pour eux. Toutes les portes de sortie sont les bienvenues, à commencer par celle de l'imaginaire. À noter: l'originalité du ton, l'insolite des situations, le regard décalé sur le monde.

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À venir

Au cours des prochaines semaines, une autre découverte en vue: La Juche, de Geneviève Janelle. Mais d'ici là, je vous reviens avec un nouveau polar déjanté façon François Barcelo et le dixième volet de la série des Maud Graham.