L'ivresse du pouvoir

Il y a moins de deux mois, Pauline Marois obtenait un vote de confiance triomphal au congrès du PQ. Elle est aujourd'hui la chef discréditée d'un parti menacé de désintégration.

Depuis le début de sa carrière politique, sa grande force avait toujours été la conciliation. Sa patience avait des limites, comme on l'a vu par la mise au pas du SPQ Libre, mais on lui reprochait la plupart du temps de trop chercher à ménager la chèvre et le chou. Dans un parti où la cohabitation des chapelles n'était pas évidente, la souplesse pouvait néanmoins être une qualité très utile.

Les choses ont bien changé depuis le congrès. Hier, les trois députés démissionnaires ont dénoncé à qui mieux mieux «l'autorité outrancière» de Mme Marois et de son entourage, l'«unanimisme imposé» et «l'atmosphère irrespirable» qui règne maintenant au PQ. Cela s'appelle l'ivresse du pouvoir.

Depuis qu'elle a succédé à André Boisclair, on ne gênait pas pour accuser sa chef de cabinet et grande amie, Nicole Stafford, de tous les péchés du monde, mais Mme Marois elle-même était généralement épargnée.

La chef du PQ dit avoir été renversée par ces critiques, mais elle les a en quelque sorte légitimées en indiquant qu'elle entendait demeurer sur ses positions coûte que coûte. Il faut savoir distinguer le courage et l'entêtement. À ce stade du débat, le compromis qu'elle proposait aux contestataires était devenu insuffisant. Se donner bonne conscience en s'abstenant de voter aurait relevé de l'hypocrisie.

Le député de Bertrand, Claude Cousineau, réclame maintenant la tenue d'un vote libre, mais Mme Marois s'est piégée elle-même. Après avoir sacrifié trois de ses plus importants députés, elle ne peut plus reculer sans perdre toute autorité. Leurs collègues qui ne se résignent pas davantage à piétiner leurs principes sont aussi coincés. Maintenant que trois députés sont demeurés fidèles à leurs principes jusqu'au bout, une simple abstention serait presque déshonorante.

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Mme Marois a cependant raison de penser que le dossier de l'amphithéâtre ne suffit pas à expliquer leur décision. S'il a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est que le vase était déjà plein.

Bien avant que cette histoire n'éclate, Louise Beaudoin et Lisette Lapointe en étaient déjà arrivées à la conclusion que leur chef n'avait ni le désir ni la capacité de faire la souveraineté. À ce stade de leur vie, ni l'une ni l'autre n'étaient désireuses de rejouer dans le film du «bon gouvernement provincial». Leur retraite de la vie politique a simplement été devancée.

Quant à Pierre Curzi, il y avait déjà un bon moment que les compromis nécessités par la vie politique le rendaient malheureux. Du compromis à la compromission, il y avait un pas qu'il était incapable de franchir. Son seuil de tolérance éthique personnel a été atteint, a-t-il expliqué.

Même si son jugement laissait parfois à désirer, son intégrité morale ne faisait aucun doute. Aux yeux d'une grande partie des Québécois, le député de Borduas incarnait la possibilité de faire la politique autrement, mais il est lui-même arrivé à la conclusion que ce n'était pas possible. En tout cas, pas au PQ.

Mme Marois estime que tout cela ne l'empêchera pas d'incarner le changement aux yeux de la population, mais la spectaculaire démonstration de clientélisme offerte par le PQ permet d'en douter sérieusement. Dans cette affaire, il s'est comporté comme n'importe quel «vieux parti». S'il n'a pas de principe dans l'opposition, comment croire qu'il en aura davantage une fois au pouvoir?

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Même ceux qui sont d'avis que la prise du pouvoir est la première «condition gagnante» ont de quoi s'interroger sérieusement. Il est renversant que la chef péquiste et ses conseillers n'aient pas réalisé à quel point leur positionnement politique était mauvais. Pour une poignée de votes supplémentaires que le PQ pourrait à terme gagner à Québec, les pertes risquent d'être incomparablement plus lourdes ailleurs.

Mme Marois réussira peut-être à se maintenir en poste jusqu'aux prochaines élections, mais les prochains mois risquent de prendre l'allure d'un véritable chemin de croix. Tant que son épouse faisait partie du caucus péquiste, Jacques Parizeau avait dû s'imposer une certaine retenue dans sa critique de la «gouvernance souverainiste». Dorénavant, il pourra lui laisser libre cours.

Pierre Curzi a expliqué qu'il n'était pas question pour les trois démissionnaires de créer un nouveau groupe. Ils n'en seront pas moins invités régulièrement à commenter les faits et gestes du PQ. Qu'ils le veuillent ou non, ils deviendront une sorte de référence pour évaluer sa moralité et sa ferveur souverainiste.

Le grand gagnant de ce triste épisode sera Jean Charest, estime Mme Marois. Il est certain que les libéraux n'en reviennent pas de voir le PQ se fourvoyer à ce point. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître la rumeur selon laquelle M. Charest songe à déclencher des élections dès l'automne prochain pour prendre François Legault de court.

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