Le corset du Richelieu

Après avoir légalisé après coup pendant des décennies l'occupation illégale des berges publiques en périphérie des villes et même après avoir convenu formellement avec Ottawa dans une entente fédérale-provinciale, dûment signée en 1976, qu'on n'indemniserait plus les victimes d'inondation installées dans les plaines inondables, Québec a néanmoins réussi à leur verser des indemnisations totalisant 280 millions entre 1974 et 2004.

Et c'est sans compter les multiples dérogations que les deux gouvernements ont consenties par la suite dans les plaines inondables aux gros promoteurs, lesquelles s'ajoutent à plusieurs constructions et équipements privés sur lesquels villes et gouvernements ont fermé les yeux.

Ce chiffre étonnant de 280 millions, obtenu par Le Devoir en vertu de la Loi sur l'accès à l'information dans un mémoire adressé au Conseil des ministres en 2005 par l'ancien ministre de l'Environnement Thomas Mulcair, démontre à quel point l'incurie des élus municipaux a continué de faciliter l'occupation des plaines inondables. Et tout ça, parce que les nouveaux bâtiments rapportent de nouvelles taxes aux coffres municipaux en refilant la note des mauvaises surprises à l'ensemble des contribuables.

Les inondations en cours en Montérégie ajoutent une nouvelle dimension à cette occupation systématique et chronique des plaines inondables. En effet, on entend de plus en plus de personnes du côté des États-Unis comme au Québec réclamer qu'on creuse tout simplement le Richelieu pour augmenter sa capacité d'évacuation. En somme, continuons d'étrangler le passage de l'eau par des routes et des habitations, quitte à détruire l'écosystème de ces cours d'eau.

Voilà une approche digne de la philosophie des corsets imposée aux dames au XIXe siècle. Il aura fallu des visionnaires comme Coco Chanel pour libérer les corps avec des vêtements plus respectueux des formes et de la liberté de mouvement. Où est notre Coco Chanel qui enlèvera les corsets qui étranglent nos cours d'eau?

C'est en tout cas ce qu'a recommandé en toutes lettres la commission Nicolet dans son rapport sur le «déluge» du Saguenay de juillet 1996. En réduisant le lit naturel des cours d'eau par une occupation humaine à courte vue, le corset s'est resserré et quand le coup d'eau exceptionnel arrive, on crie au coup du Destin qu'on a provoqué!

Même les Pays-Bas, les spécialistes de l'endiguement, conviennent maintenant que c'est une bataille perdue d'avance. Ils ont commencé à élargir leurs embouchures et à sortir progressivement les maisons dans certaines plaines inondables.

Nous avons deux sortes de plaines inondables au Québec, celle à récurrence 0-20 ans et celle à récurrence 0-100 ans. Elles sont délimitées statistiquement par le fait que leur limite amont correspond au niveau d'eau le plus haut susceptible d'être atteint une fois en 20 ans pour la première, et une fois en 100 ans pour la seconde.

Dans son mémoire au Conseil des ministres en 2005, Thomas Mulcair proposait de remplacer l'entente fédérale-provinciale de 1976 par un ensemble de règles inscrites dans une politique québécoise refondue de protection des rives, des berges, du littoral et des plaines inondables. Selon ces règles, aucune municipalité ne peut désormais autoriser de nouvelles construction dans la plaine 0-20 ans et elles doivent exiger une immunisation des bâtiments situés dans la zone 0-100 ans. La nouvelle règle, similaire à l'ancienne d'ailleurs peu respectée, précise qu'aucune victime ne sera indemnisée dans la zone 0-20 ans. C'est de la manière de contourner cette règle une nouvelle fois qu'élus et hauts fonctionnaires ont débattu derrière des portes closes cette semaine à Saint-Jean-sur-Richelieu.

La politique de protection des plaines inondables de 2005 prévoit en outre que les municipalités devraient accoucher de programmes d'immunisation des bâtiments et résidences déjà installés dans la zone 0-20 ans. On immunise un bâtiment soit en le haussant au sommet d'un talus ou en le déposant sur un nouveau solage imperméable et sans ouverture. Mais dans la bonne logique de nos politiques publiques, on pense à investir dans ce type de prévention quand on se retrouve les pieds dans les plats. Ou dans l'eau! Les indemnisations promises par Québec vont en réalité nous coûter deux factures, car il faudra immuniser après avoir indemnisé!

Quant au creusage des cours d'eau, il s'agit d'une logique d'un autre siècle qui a permis de tuer plusieurs grands écosystèmes fluviaux d'Europe. Il faut d'urgence remiser au musée ces idées et plutôt accepter enfin que les cours d'eau, comme les écosystèmes, trouvent eux-mêmes leur équilibre avec les berges si on leur laisse la place que cet ajustement naturel, mais viable, exige. Après 50 ans de gestion environnementale, il serait temps de réaliser que c'est aux humains de s'ajuster à la nature et non l'inverse, comme le veut la vieille logique de développement pas endurable.
9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 3 juin 2011 04 h 38

    Photos de famille

    Je possède quelques photos de famille de la maison de mes grand-parents maternels.
    Parmi ces photos, quelques-unes montrent une maison de bois un peu en surélévation et qui se trouve baignée par l'eau d'une petite rivière, communément appel La Petite-Rivière, à Chambly. Mon grand-père est dans une chaloupe de pêche avec ma mère qui n'était alors que dans sa jeune vingtaine (née en 1916).
    Lorsque j'ai vu cette photo pour la première fois, devant ma surprise ma mère me répondit qu'ils avaient tellement l'habitude qu'à tous les trois ou quatre ans ce cours d'eau déborde, que mpn grand-père avait pris l'habitude d'attacher sa chaloupe à un poteau de la galerie aussitôt que le printemps se montrait.
    Je fus des années sans retourner à l'endroit. L'an dernier, avec mon épouse et par envie de renouer avec mes racines, je m'y suis rendu. Je n'ai malheureusement pas pu retrouver l'endroit exact de la maison.
    Pourquoi ?
    Parce que des maisons, sur l'ancienne terre de mon grand-père, maintenant il doit bien y en avoir plus d'une centaine.
    Si j'avais de l'argent à investir, maintenant que je vois l'état des choses, je pense que j'ouvrirais un magasin de chaloupes dans le coin de Chambly, Chambly-Bassin, etc. Cela ne prolongerait-il pas de manière moderne, actuelle et à la "mode rentable", l'idée de base de mon grand-père agriculteur ?
    Mais bon, comme je n'ai toujours pas de fortune personnelle à investir, je donne gratuitement l'idée à qui persistent à croire que l'humain est le maître du monde...

  • Marc-André Guertin - Abonné 3 juin 2011 06 h 29

    Libérons la rivière de son corset!

    Une fois de plus, votre propos va droit au mil du problème! L'heure est arrivée où il faut envisager de libérer la rivière de son corset. Finis la gestion environnementale du problème dans une perspective de développement endurable. Il faut faire une gestion écosystémique de la rivière et reconnaître les caractéristiques de l’eau. L’eau ne se compresse pas et les écosystèmes tamponnent les crus au meilleur prix et avec le plus grand nombre de retombées positives pour la société (pêche, chasse, récréation, paysage et sécurité, sans tomber dans le débat de la valeur intrinsèque de la nature). Malheureusement, les bénéfices dans notre société sont privés et les dépenses sont publiques. La gestion de l’eau est défaillante au Québec et la récurrence des conditions climatiques extrême fera qu’augmenter avec les changements climatiques, mais cela il faudra le voir pour le croire. Sortons de la plaine inondable... c'est simple. Réparer a un coût, il est temps de l'assumer. Encore plus pathétique, pour certains la réparation de ces catastrophes est devenue un secteur économique florissant! Il ne faut pas réparer, il faut sortir de la plaine inondable. Un cadre légal s’impose, à quand la prise de conscience et la lucidité nécessaire pour nous sortir de la philosophie du corset?

  • Amie du Richelieu - Inscrit 3 juin 2011 08 h 36

    Merci, M. Francoeur!

    Encore une fois, merci, M. Francoeur, pour si bien dire ce que je pense!

    La crue de 2011 est en effet un désastre préparé et à prévoir.

    Johanne Dion
    Amie du Richelieu
    http://lesamisdurichelieu.blogspot.com/

  • Marie-Francine Bienvenue - Abonné 3 juin 2011 08 h 43

    marécages et protection des rives

    J'entendais hier un expert américain dire que si le lac Champlain déborde tant c'est qu'on a asséché les marécages pour construire, les marécages qui permettaient justement d'absorber les montées d'eau printanières.

    On a fait pareil le long de nos rivières sans parler de la diminution de la protection des bandes riveraines pour permettre de cultiver la terre proche, proche de l'eau...ou pour les résidences d'avoir un beau terrassement gazonné jusqu'à l'eau...donc déversement d'herbicides et aussi des engrais que les riverains mettent dans leur gazon.

    On commence juste à être sensibilisé la-dessus et les municipalités qui voient les dommages n'ont pas les finances pour agir efficacement.

  • Daniel Cyr - Abonné 3 juin 2011 08 h 45

    Un point paradoxal parmi tant d'autres

    Merci de soulever le point qui après l'eau, fera sûrement couler beaucoup d'encre. Un point paradoxal de cette catastrophe réside dans le fait que les municipalités concernées et plusieurs riverains ont fait reculer le gouvernement en 2009 dans l’exercice de délimitation du domaine de l’État dans le Haut-Richelieu (projet de loi 28 – adopté en juin 2009). Ainsi sans aucun lien avec les aléas possibles du cours d'eau, le résultat de la négociation fait maintenant en sorte que le domaine de l’État dans cette partie du cours d’eau passe maintenant à une cote d’environ 30 cm plus basse par rapport à la limite des hautes eaux de la rivière. Ainsi les riverains se sont en quelques sortes battus pour faire baisser la limite de protection. L’affaire ressemble de plus en plus au néolibéralisme où les avantages sont de plus en plus privatisés et les inconvénients refoulés à la collectivité.

    Je fais tout de même une nuance importante et je trouve dommage que plusieurs propriétaires des municipalités sinistrés et installés à des endroits jusque là jugés sécuritaires écopent à cause de la mauvaise gestion de la zone riveraine. J’abonde dans votre sens et j’ajoute qu’il est grand temps que nous reprenions conscience des services écologiques de nos milieux naturels, et des problèmes engendrés lorsque nous faisons disparaître des écosystèmes… et ces problèmes touchent de plus en plus nos porte-monnaie!