Théâtre - Un électrochoc salutaire

Québec — Malgré la pluie, le vent et des températures frigorifiantes, des dizaines de milliers de personnes ont déambulé le week-end dernier dans les petites rues du quartier Saint-Roch pour participer à Où tu vas quand tu dors en marchant... 2. En pleine nuit, en six lieux différents de ce quartier jadis mal famé aujourd'hui en voie de gentrification, six équipes de concepteurs proposaient six regards affûtés sur la ville et sur la présence de l'art dans la vie de la cité.

Cette furieuse folie s'inscrivait dans six séries de tableaux de théâtre de rue-performance bien ancrés dans le passé et le présent du quartier. Six plongées dans l'intimité du quotidien ordinaire, écrites sur les murs des maisons souvent, affirmant autant de vérités criantes que de leurres de toutes sortes. Avec des mots, des silences, des images surtout, partout d'éblouissante façon, ils disaient la vraie vie crue sous les artifices et les faux-fuyants en tous genres. Bref, à sa troisième édition seulement, Où tu vas quand tu dors en marchant s'impose comme un must absolu, au même titre que les silos du port de la Vieille Capitale bombardés d'images par Robert Lepage.

Marie Gignac, la directrice artistique du Carrefour international, a conçu un de ces six environnements — Pour de vrai, sur la rue du Pont — et elle raconte avec fougue que l'événement est en train de donner une couleur bien particulière au festival. «Cela contribue certainement à l'identité du festival. La synergie avec le milieu est très forte parce que le déambulatoire, et encore plus cette deuxième mouture toute nouvelle, est bien ancré dans le quartier. Ce n'est pas un déambulatoire comme les autres: c'est vraiment un événement artistique convivial unique en son genre. Et nous allons prendre tous les moyens pour qu'il se perpétue.» Le projet financé à hauteur d'un million sur trois ans prend théoriquement fin cette année, mais le succès de l'événement aurait déjà convaincu le maire Labeaume de ne pas «laisser tomber les filles» et d'assurer le retour de l'événement comme il l'a dit le soir de l'inauguration.

Carrefour en avait vraiment besoin, faut-il le rappeler. Lorsque Marie-Hélène Falcon annonça que le FTA devenait le Festival TransAmériques et serait présenté annuellement plutôt que tous les deux ans, tout le monde s'est réjoui... puis a eu une pensée pour Carrefour. Le festival de théâtre de Québec était présenté en alternance avec le FTA et attirait une bonne partie de son public: allait-il pouvoir suivre le rythme? Allait-il pouvoir survivre?

«La crise a été majeure, poursuit Marie Gignac: dramatique même. Disons que nous étions dans une précarité aiguë... Tout cela a bien sûr attiré l'attention sur nous, mais nous a d'abord menés à réaffirmer nos choix. Nous avons sondé le milieu, consulté, tissé de nouveaux partenariats, décidé de passer à l'annualité et réduit la taille du festival de 20-25 spectacles à 10-12.» L'électrochoc a par la suite amené l'équipe à réaffirmer l'importance de son volet international et à consolider ses liens avec le FTA: au final, après trois ans du nouveau régime annuel, la fidélité croissante du public et la présence accrue des subventionneurs se sont faits de plus en plus concrets. Depuis 2009, le festival s'est réinventé et le Carrefour, aujourd'hui en bien meilleure situation financière, est en mesure de jouer le rôle d'éveilleur qu'il s'est donné.

Mais Marie Gignac et l'équipe des «filles» ont plus que sauvé les meubles. Elles nous ont rappelé que Québec est un lieu de création théâtrale d'une importance capitale. En plus des Galván, des Platel et autres Argentins ou Japonais que l'on peut voir aussi au FTA, cette édition 2011 du festival met en scène les Québécois d'Ex-Machina tout autant que ceux de la jeune relève de la ville et ceux qui en redéfinissent déjà la mouvance, comme Frédéric Dubois ou encore Olivier Lépine, qui coordonne le volet Chantiers du festival.

L'électrochoc aura donc été salutaire: la programmation équilibrée et la participation du public aux différents volets en sont les preuves les plus évidentes. Marie Gignac dit pourtant ne pas avoir fini de répandre la bonne nouvelle — «ma job, c'est le transfert d'énergies» — et s'allume encore davantage en parlant de ses projets... qui tournent autour d'un lieu qui viendrait régler le crucial problème de la grande salle de spectacles manquante à Québec. Mais ça, c'est une autre histoire...

Prises de risque


Rencontré aussi à Carrefour, Olivier Lépine raconte que son équipe des Chantiers a reçu plus de 50 propositions pour ce volet «nouveaux projets» dont il s'occupe. Avec son minuscule budget de 15 000 $, il n'a pu en retenir que dix. On découvrira là des trucs en pleine élaboration, des «prises de risque et une totale liberté de création», des machins tout neufs, comme Martine à la plage, que l'on a vu l'automne dernier, ou Labo M, que l'on peut voir à l'OFFTA (à Tangente, les 3 et 4 juin).

Il y aura des performances aussi, des work in progress et même des lectures, le tout présenté par des compagnies jeunes et moins jeunes, comme les Nuages en pantalon et les Fonds de tiroir, provenant de Québec, Montréal, Chicoutimi, Ottawa et Poitiers (La Maladie de la mort, un labo). Un peu comme si l'off de Carrefour était intégré à la programmation du festival. Tous les spectacles sont présentés à Premier Acte et l'on suggère une contribution volontaire de 10 $. On obtiendra le programme détaillé sur www.carrefourtheatre.qc.ca.

En vrac

Mais il n'y a pas que Carrefour... Rappelons que samedi et dimanche prochains, à l'Agora du Coeur des Sciences de l'UQAM, le FTA organise un symposium ayant pour thème «Accompagner la création». Cette rencontre est ouverte à tous, gratuitement, et permettra à tous ceux qui s'intéressent au théâtre de participer à la réflexion sur «les conditions favorisant l'écriture scénique contemporaine». On pourra rencontrer là des directeurs artistiques, directeurs de festival, programmateurs, chorégraphes, metteurs en scène, dramaturges, théoriciens et critiques — le collègue Philippe Couture fait partie de la table ronde sur la critique — qui réfléchiront sur les thèmes proposés. On en apprendra plus encore en visitant le www.fta.qc.ca/pages/2011/symposium

On vous signale comme ça en terminant un événement un peu spécial qui aura lieu demain, à 19h30, à La Tulipe, rue Papineau. «Cabaret pétillant: une vie, un destin retrace le parcours de la grande Janine Sutto qui, depuis l'âge de 14 ans, se produit à la radio, au théâtre, au cinéma et à la télévision.» La soirée-hommage permettra à la Fondation des étoiles d'amasser des fonds nécessaires pour la recherche pédiatrique. Plusieurs comédiens seront présents, tout comme Jean-François Lépine qui interviewera Mme Sutto et l'on assistera à des lectures de texte et à des projections vidéo. Le tout au coût de 70 $.


Michel Bélair était au Carrefour international de théâtre à l'invitation du festival.

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