Revue de presse - Les deux faces d'une même pièce

On ne le croirait pas, mais la majorité de Stephen Harper est une bonne nouvelle pour la gauche. C'est du moins ce qu'avance nul autre que Gerry Nicholls, ancien vice-président de la très conservatrice National Citizens Coalition.

Cette majorité, écrit-il dans le Toronto Star, est une promesse de coffres mieux garnis pour la gauche, d'une pertinence et d'une popularité renforcées. Il reconnaît que sa prédiction peut paraître étrange et il ne doute pas que la gauche soit démoralisée par les résultats du 2 mai. Mais il croit que le succès de Harper fouettera les militants de gauche. Parce que «l'émotion la plus mobilisatrice pour des activistes est la peur. En d'autres mots, les gens effrayés vont se battre pour défendre leurs valeurs contre un supposé ennemi. Ils vont manifester, rejoindre des groupes et, mieux encore, donner de l'argent aux organisations favorables à leur cause. Or, actuellement, la gauche canadienne est terrifiée». Pour démontrer sa thèse, Nicholls cite sa propre expérience à la tête de la National Citizens Coalition. Récolter des fonds y a toujours été un défi, sauf... durant les années du gouvernement néodémocrate de Bob Rae en Ontario. Ses partisans de droite étaient tellement horrifiés et inquiets pour l'avenir de l'Ontario qu'ils répondaient sans hésitation aux demandes de dons pour mener de virulentes campagnes contre Bob Rae. «C'est pourquoi je regarde encore le passage de Rae à la tête de l'Ontario comme mon âge d'or», dit-il. Après, le très conservateur Mike Harris a pris le pouvoir et a rassuré la droite. «Tout comme la victoire de Rae nous a aidés, sa défaite nous a nui. Nous avons perdu notre vilain» et l'argent s'est fait rare. «Si la peur encourage l'activisme, le succès peut mener à la complaisance» et la victoire de Harper pourrait nuire aux groupes de droite. Pour les groupes de gauche, en revanche, «Stephen Harper pourrait être leur Bob Rae».

Toujours dans le Star, l'auteure albertaine Gillian Steward fait à son tour un parallèle entre la droite et la gauche canadiennes. Dans ce cas-ci, entre les nouveaux députés réformistes de 1993 et les néophytes québécois du NPD. Selon elle, les mêmes critiques leur sont adressées. On les trouve trop jeunes, dénués d'expérience ou, pire, bizarres. En 1993, 52 réformistes avaient délogé tous les conservateurs albertains et un grand nombre en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Un seul avait une expérience parlementaire. Une des recrues était Stephen Harper. L'objectif du Reform était de changer Ottawa, ses manières, ses abus. Les premières années du Reform ont été difficiles. Mais le temps a fait son oeuvre. Le parti s'est installé à demeure dans l'Ouest, s'est réconcilié avec les progressistes-conservateurs, a formé le nouveau Parti conservateur qui est aujourd'hui au pouvoir. «Le Reform avait toutefois de plus profondes racines dans l'Ouest que le NPD n'en a au Québec, mais Jack Layton est un politicien beaucoup plus expérimenté que Preston Manning ne l'était. Et malgré son fort contingent de députés québécois, le NPD de Layton n'est pas identifié à une seule région comme l'était le Reform à ses débuts. Le Reform a montré que les "outsiders" peuvent devenir des "insiders" à Ottawa en un temps assez court [...]. Il sera intéressant maintenant de surveiller comment les nouveaux "insiders" vont traiter les nouveaux "outsiders"», conclut-elle.

Autre registre

L'élection d'un gouvernement majoritaire a le mérite de ramener les projecteurs sur des enjeux de politiques publiques, comme la politique étrangère. Andrew Cohen, un professeur et journaliste, se demande dans l'Ottawa Citizen ce qu'est devenue celle du Canada. Il s'étonne du choix de John Baird à la tête de la diplomatie canadienne, mais souligne en même temps que «ce poste n'est plus ce qu'il était, et ceux qui l'occupent non plus». Il note que Baird est le neuvième ministre des Affaires étrangères du Canada en 11 ans et le cinquième depuis que les conservateurs sont au pouvoir, soit cinq ans. Les titulaires n'ont pas le temps d'apprivoiser leur fonction très complexe et, ce qui n'aide pas, les personnes choisies, ces dernières années, ont rarement été parmi les plus aguerries. À une autre époque, rappelle-t-il, la diplomatie était presque toujours l'affaire «de poids lourds — intellectuels ou politiques — dont la stature reflétait celle du cabinet et du pays». Avec un brin de nostalgie, Cohen égrène les noms pour en arriver à ce qu'il appelle l'âge d'or de la diplomatie canadienne: Lester B. Pearson et Louis Saint-Laurent. Le ministère des Affaires étrangères n'est plus qu'un ministère comme les autres, dit-il. «Et un premier ministre qui n'a pas une grande vision en matière de politique étrangère n'accordera pas une grande importance à qui fait le travail.» Cohen veut bien donner sa chance à Baird, qui a la confiance du premier ministre. Mais quel est exactement son mandat? Stephen Harper est un des doyens du G8 et il jouit d'un mandat majoritaire. Voilà sa chance de faire sa marque, bien qu'on ignore laquelle puisque la politique étrangère a été complètement évacuée de la dernière campagne électorale.

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2 commentaires
  • homocalculus - Inscrit 28 mai 2011 12 h 09

    Stephen: bonne nouvelle pour la gauche...

    Bon O.K. soyons livresques et...respectons l'idée des autres.
    J'ai peur de cet individu, maintenant majoritaire.
    Depuis son arrivée au pouvoir, minoritaire ou pas, sa philosophie concernant l'armée canadienne, contrairement à ce qu'elle fut jadis, est devenue "guerrière" plutôt que "pacifique" ce que le Canada était, perception mondiale oblige...
    Si, à la limite, le Canada s'enlisait de plus en plus dans un ou des conflits armés, notre illustre p.m. n'aurait pas de "problème" à décréter la "conscription" de nos jeunes et l'obligation de s'enrôler dans les forces... Comme les conservateurs sont majoritaires, ils n'auraient qu'à voter pour les "visées du chef" et, BINGO, nous aurions une armée de "guerriers" prêts à défendre les "valeurs" de notre beau Canada !
    Est-ce que cela est..."utopique" ? Faut-il craindre une telle éventualité ou est-ce simplement de la...peur ? Qui vivra verra! Une idée en vaut bien une autre, n'est-ce-pas?
    Amen
    HOMOCALCULUS
    maurice.bernard@videotron.ca

  • France Marcotte - Inscrite 29 mai 2011 11 h 59

    Les Canadiens en trois temps

    J'aime bien l'humour (canadien) anglais. Celui de ce monsieur Nicholls est particulièrement savoureux. Mais c'est aussi l'humour des puissants, des gagnants du moins cette fois-ci. Le gagnant bien installé sur son trône aime bien taquiner la souris qui implore, à portée de botte. C'est peut-être aussi du bluff. Le puissant est peut-être lui aussi paniqué. On verra.

    Exécuter des parallèles avec un passé glorieux, ce peut être aussi implorer le destin quand l'avenir est douteux. Good luck! madame Steward. Avez-vous essayé le chapelet sur la corde à linge?

    Quant à la politique étrangère, faudrait peut-être commencer pas apprendre sa géographie et les bonnes manières à table, c'est jamais perdu...