Menace sur l'Amazonie

Une menace nouvelle plane depuis deux jours sur l'Amazonie avec l'adoption d'un projet de loi par la Chambre des députés du Brésil, qui ouvre le porte à des empiétements majeurs sur la plus grande forêt tropicale humide de la planète.

Le projet de loi en question a été présenté par le chef du Parti communiste brésilien, Aldo Rebello, qui démontre ainsi que le productivisme pompier propre n'a pas dit son dernier mot!

Le projet de loi adopté mercredi doit néanmoins franchir l'étape du Sénat. Il provoque tellement de remous au Brésil et ailleurs dans le monde, le Brésil étant considéré comme un chef de file de la conservation, que la présidente, Dilma Roussef, a fait savoir qu'elle lui opposera son veto si les articles qui légalisent les empiétements illégaux sont adoptés. Au Brésil, l'adoption de ce projet de loi est perçue comme un premier échec majeur de la successeure de l'ancien président Lula.

Le projet de loi fait disparaître plusieurs des principales règles du Code forestier brésilien, édicté en 1965. Ce code instituait, par exemple, l'obligation de conserver en forêt naturelle 80 % de tout terrain cédé par l'État à un agriculteur. Ce dernier devait donc limiter sa production agricole à 20 % du terrain acquis. De plus, la loi de 1965 protégeait les zones riveraines des cours d'eau, y créant des bandes protégées de 50 à 100 mètres (contre 3 mètres au Québec). Des règles protègent aussi les sommets de montagnes et de collines pour les protéger, comme les rives, de l'intense érosion au moment des pluies et des grandes inondations annuelles.

Le Brésil, dont la surface est de 8,5 millions de kilomètres carrés, possède 5,3 millions de km2 de forêts principalement situées en Amazonie, soit presque trois fois la surface du Québec (1,8 million de km2).

L'article le plus controversé de ce projet de loi légalise tous les empiétements sur les forêts réalisés avant juillet 2008. Un autre permet de déboiser et de cultiver dans les milieux délicats, soit ceux qui abritent des espèces rares et des milieux humides. Si le gouvernement brésilien continuait d'exiger le reboisement des parties de terres agricoles qui n'ont pas respecté la règle du 80 %, il faudrait replanter dans ce pays 600 000 km2, soit l'équivalent du tiers du Québec! Jusqu'à présent, selon les relevés de la NASA, un cinquième de l'Amazonie a été déboisé.

Cette victoire est surtout celle du lobby agricole et des spéculateurs qui font profession dans ce pays pour obtenir de l'État de nouvelles portions de forêt, censément vouées à une agriculture respectueuse de cet écosystème unique. Elle se veut aussi une réaction forte aux tentatives du gouvernement Lula, qui, depuis 2004, avait commencé à appliquer plus rigoureusement les règles en vigueur, après des décennies de laxisme. Du côté agricole, on allègue que les petits agriculteurs ont le droit d'utiliser leur territoire pour vivre, peu importe la valeur du patrimoine mondial qu'il recèle, d'autant plus que leurs concurrents des pays développés n'ont aucune restriction du genre.

Ils allèguent aussi que les nouvelles règles négociées dans le cadre des pourparlers sur la sécurité climatique ont certes débouché sur une entente qui pourrait leur rapporter des revenus en échange de la protection des surfaces forestières, sous forme de crédits d'émissions. Mais, disent-ils, les règles convenues à la conférence de Cancún l'an dernier n'entreront pas en vigueur avant des années puisqu'elles sont subordonnées à une entente générale, pour l'instant hors de portée.

Le milieu agricole amazonien se préparait visiblement à un affrontement avec Brasília, car les relevés par satellite ont établi que le taux de déboisement s'était multiplié par six en mars, essentiellement au Mato Grosso où se concentre la culture du soya transgénique.

Plusieurs scientifiques brésiliens ont dénoncé la courte vue du projet de loi, une vision suicidaire de l'agriculture, axée sur le court terme. En effet, faute de protection riveraine et des sommets, l'érosion va précisément enlever à l'agriculture l'essentiel de son patrimoine, cette matière organique qui a pris des millénaires à se constituer. Érodée, elle quitte les nouveaux champs pour filer dans les cours d'eau, où elle colmate les frayères, rayant de la carte biologique des populations entières d'espèces aquatiques plus efficacement qu'aucun pollueur ou braconnier ne pourra jamais le faire. La loi de 1965, disent-ils, est aussi une loi visant à protéger le plus précieux du patrimoine agricole, la terre. Une protection qu'on a oublié d'instituer au Québec avec la Loi sur la protection du patrimoine agricole...

Ce qui se passe au Brésil devrait nous faire réfléchir. D'abord le fait que là-bas la loi, et non une simple promesse électorale, oblige à protéger 80 % de l'Amazonie du Sud et non pas simplement 50 % de notre Amazonie du Nord, celle que cible précisément le Plan Nord du gouvernement Charest. Sommes-nous si forts en matière de développement viable?

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Suggestion de lecture: No Impact Man, par Colin Beavan, Collection 10-18. 310 pages. L'aventure étonnante d'une famille new-yorkaise qui décide de vivre pendant un an sans ascenseur, sans frigo, sans climatiseur, frigo, etc. pour réduire son empreinte écologique. Pas facile mais... possible!

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