La sourcière vagabonde

Pour clore le joli mai, l’herboriste Anny Schneider cueille des bourgeons de sapin baumier destinés à une tisane apéritive. «Autrefois, on disait de quelqu’un qui était très malade qu’il “sentait le sapin” parce qu’on fabriquait les cercueils en sapin», raconte la sage femme aux connaissances druidiques.<br />
Photo: Josée Blanchette Pour clore le joli mai, l’herboriste Anny Schneider cueille des bourgeons de sapin baumier destinés à une tisane apéritive. «Autrefois, on disait de quelqu’un qui était très malade qu’il “sentait le sapin” parce qu’on fabriquait les cercueils en sapin», raconte la sage femme aux connaissances druidiques.

Pour se rafraîchir les idées, l'herboriste Anny Schneider tapisse le fond de son chapeau en feutre noir de menthe poivrée glanée au hasard de la promenade. Après avoir remercié la plante, façon Pocahontas, elle mâchouille tout ce qu'elle touche en m'expliquant les bénéfices de chaque espèce, des feuilles de hêtre riches en vitamine C à celles du bouleau jaune au goût de thé des bois, en passant par les pétales et les feuilles de pissenlit qui décongestionnent un foie malade. «Toute la tristesse du monde vient d'un foie malade», résume la sorcière blonde.

Une source vive, un puits sans fond de connaissances, cette jeune femme de 55 ans est une encyclopédie pétillante, une vagabonde, comme ces plantes qu'on tente d'arracher des platebandes et qui poursuivent leur course au gré des vents et des butinages.

«More light, more light! disait Goethe, qui était botaniste émérite et grand voyageur», lance cette Alsacienne d'origine qui chante en allemand, baragouine la botanique en latin et parle couramment le langage des plantes, toutes espèces confondues. Elle s'exprime aussi dans la langue des poètes, se métamorphose en slameuse selon les occasions. D'ex-junky et fleur de macadam à poétesse et herboriste, il y a un monde et le bagage d'une vie qu'Anny Schneider traîne dans sa besace avec sagesse et légèreté, un opinel glissé dans la poche arrière et une fleur au chapeau.

Anny peut vous parler du mouvement ascendant hélicoïdal et du nombre d'or en tenant une morelle douce-amère (la deadly nightshade) par la queue, vous expliquer comment fabriquer une teinture-mère de sureau rouge à fleurs blanches, vous assembler une salade d'herbes des champs (pissenlits, violettes, feuilles de marguerite, arabette, feuilles d'ail des bois) relevée d'une vinaigrette au tamari, moutarde et mayo, ou vous concocter une infusion de bourgeons de sapin baumier, de pruche et de menthe poivrée en guise d'apéro. Il faut un peu de talent pour faire tout ça sans jamais saouler son auditoire.

Phytothérapie et pharmacie verte

Descendante des apothicaires et des sages-femmes guérisseuses, Anny perpétue une tradition druidique millénaire, celle des plantes qui soignent et nourrissent, préviennent et calment. On croyait la chasse aux sorcières terminée, mais elle perdure toujours. Santé Canada a mis de l'ordre dans les flacons balsamiques et la vilaine ortie, mis en faillite plusieurs petites herboristeries artisanales depuis 2004. Désormais, on traite les herbes médicinales (même l'ail!) comme des médicaments pourvus d'un numéro de série. Les fragiles vagabondes sont chassées des platebandes de l'industrie. Les espèces les plus coriaces demeurent.

«Je peux encore parler et semer la bonne parole, ce n'est pas interdit», sourit Anny, qui encourage ses disciples — de plus en plus nombreux, vu les heures d'attente en clinique et la pénurie de médecins de famille — à cultiver leur petit jardin de plantes traitantes et à faire provision de leurs propres «médicaments». La fraîcheur de la plante étant vitale dans l'efficacité du traitement, on la cueille idéalement le jour même, au soleil de midi...

De fait, l'herboristerie est en pleine floraison et attire beaucoup de jeunes femmes, moins granos qu'on pourrait se l'imaginer, désireuses de traiter les petits maux de leur famille, et de plus vieilles qui ont envie de prendre en main leurs bobos loin des piluliers. «Il y a 30 ans, je donnais des cours à cinq personnes, constate Anny. Aujourd'hui, il y en a 300 qui se présentent.»

90 % des 350 membres de la Guilde des herboristes du Québec sont des femmes et une poignée d'entre elles vivent décemment de leur art. Toutes militent plus ou moins activement pour qu'on laisse en paix les «simples», les «rudérales» (plantes qui bordent les rues), les fleurs des champs, les plantes sauvages et les forêts. «70 % des plantes sauvages ont disparu en 50 ans au Québec, à cause du développement immobilier "sauvage" et de l'agriculture intensive, rapporte Anny. On coupe tout, le long des autoroutes, des pistes cyclables... Même dans les montagnes, les gens rasent tout pour avoir une vue, semer du gazon autour de leur chalet...»

La diversité botanique en souffre, les abeilles aussi, qui disparaissent par essaims entiers, affectées par la dégradation des écosystèmes, les pesticides et les ondes électromagnétiques des tours de cellulaires qui leur font perdre le nord. «Les plantes soignent les abeilles avec leur nectar aussi, et 70 % des fruits et légumes dépendent de la pollinisation», note Anny, qui en connaît un rayon sur le sujet, ayant longtemps vécu avec un producteur d'hydromel et ses abeilles. «Arrêtez de couper!», supplie-t-elle.

Prendre soin de la nature pour qu'elle prenne soin de nous

De son coffret en bois qu'elle trimbale partout dans ses vagabondages, Anny extirpe un savoir oublié en moins d'un siècle. Cette science naturelle fascine aujourd'hui nombre de citadins, de ruraux et même d'autochtones à qui cette pédagogue redonne leurs pouvoirs ancestraux. «Eux aussi ont tout perdu, alors que sans les autochtones, Jacques Cartier n'aurait pas survécu en Amérique», explique Anny, qui m'apprend que le colon Louis Hébert était d'abord apothicaire.

Elle tire de sa boîte aux trésors un morceau de cire d'abeille, des boutons de fleurs jaunes séchées dans un pot, des huiles essentielles, de l'eau des Carmes à la mélisse, même des «rognons de castor», des glandes sexuelles utilisées comme bactéricides et immunostimulants et qui «poussent» sur l'animal. «Je les appelle les roubignoles de mon grand-père», s'esclaffe la sorcière qui se définit comme «sourcière».

C'est avec son père, un glaneur, que la passion du milieu sauvage lui est venue, toute jeune. «Mon père nous nourrissait avec les petits fruits, les champignons, les escargots, les poissons, les plantes qu'il revendait aux hôteliers. Ma mère s'occupait du jardin, des poules, des lapins. Nous étions quasi autosuffisants, hormis pour la farine, l'huile et le sucre. Quand tu prends soin de la nature, elle prend soin de toi...»

Aujourd'hui, Anny prend soin des autres. Espérons qu'ils lui témoignent autant de gratitude qu'elle en prodigue à notre mère à tous.

cherejoblo@ledevoir.com
twitter.com/cherejoblo

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«Les plantes voyagent. Les herbes surtout. Elles se déplacent en silence à la façon des vents. On ne peut rien contre le vent.» - Gilles Clément, Éloge des vagabondes
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«Je regrette les temps où la sève du monde,
L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers!»

- Rimbaud, Soleil et Chair

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De l'eau dans la cave

Pour rester dans le ton? En ouvrant le livre Pour une écologie intérieure. Renouer avec le sauvage de Marie Romanens et Patrick Guérin (Payot), on raconte une histoire qui m'a fait songer aux inondations en Montérégie, une des régions du Québec les plus touchées par le déboisement. Il ne subsiste que 10 % à 15 % de rives naturelles le long du Richelieu, en proie à la spéculation immobilière depuis longtemps, nous rappelait la biologiste Kim Marineau cette semaine sur le site Web de Radio-Canada.

C'est sans parler de la disparition des milieux humides comme zones tampons et de l'érosion de la rivière qui n'arrive plus à contenir ses eaux.

Dans ce livre qui traite de l'interdépendance entre le milieu sauvage et les humains, on nous raconte justement l'histoire d'une rivière dont les berges s'effondraient aux États-Unis. Le phénomène était provoqué par la vitesse du courant. Après quelques recherches, les vieux se souvinrent que des castors érigeaient des barrages autrefois, ralentissant le débit de l'eau. Ils avaient disparu. Pourquoi? On ne trouvait plus de bouleaux assez grands pour qu'ils puissent les utiliser. Pourquoi? Des troupeaux d'orignaux mangeaient les jeunes pousses de bouleaux. Pourquoi? Il y avait plus d'orignaux qu'auparavant. Pourquoi? On ne trouvait plus de loups pour les disperser et leur faire peur. Pourquoi? Je vous le donne en mille: les humains les avaient éradiqués, les considérant comme nuisibles.

Un livre écrit par deux psys (peut-être sommes-nous rendus là?), qui traite d'écosystèmes, d'écopsychologie et qui nous fait prendre conscience de notre écoresponsabilité.

Pour parler psy, M. Harper n'est pas la cause, il n'est que la matérialisation de l'inconscient collectif, un symptôme à guérir.


http://blogues.chatelaine.com/blanchette


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Et les zestes

Fureté: dans les ouvrages d'Anny Schneider, dont deux best-sellers viennent tout juste d'être réédités aux éditions de L'Homme, La Nouvelle Pharmacie verte et Je me soigne avec les plantes sauvages. Photos, recettes, histoire, anecdotes, maladies à soigner: on y trouve toutes sortes d'espèces rares ou communes, la plupart importées du Vieux Monde par les colons, à qui on demandait d'apporter huit plantes ou graines avec eux. Grâce à Anny, j'ai découvert la sanguinaire du Canada (je traite les verrues avec) et le gingembre sauvage dont les rhizomes sont à la fois aromatiques et curatifs, excellents dans la mousse au chocolat. On retrouve aussi l'herboriste-poète ici: http://annyschneider.com. Et on peut l'entendre faire de l'éducation populaire sur le site www.repere.tv, sous l'onglet «Sur le divan».

Aimé: La Libellule et le Philosophe du philosophe Alain Cugno (L'icinoclaste). Quel joli travail d'édition que ce récit d'un passionné des fragiles libellules, qui réussit à nous transmettre sa fascination pour ces insectes qui nous font changer d'échelle. Les jolies illustrations de Chrystelle Enault n'y sont pas étrangères. «Les animaux vivent dans des oeuvres d'art. Même un pylône électrique devient poétique si un rapace s'y perche. La vraie vie existe, elle ne peut être que par un mouvement qui n'était ni promis, ni dû, et dont la libellule est la messagère.» De la philo naturaliste.

Ressorti: Secrets des petits arbres et Secrets des fleurs des champs de Marie d'Amours et Martin Caron (Bertrand Dumont), dans la collection «Herboriste en herbe». Pour initier les plus jeunes, des herboristes dans l'âme: photos, recettes, histoires, expériences. Deux livres fort bien faits (au Québec) à offrir en cadeau pour la fin des classes. Des mêmes auteurs, Secrets des fleurs des bois, Secrets des fleurs de bords de routes et Secrets des plantes aquatiques et carnivores viennent de voir le jour.u
7 commentaires
  • Anne-Marie Berthiaume - Abonné 27 mai 2011 08 h 24

    L'erreur médicale

    Voilà un article très inspirant, et qui rappelle avec pertinence qu'il existe encore des voies alternatives à notre portée. On ne dira jamais assez qu'on doit se rapprocher de la nature, au lieu de tenter de la maîtriser... Vivre loin de la nature est sans doute notre premier vrai problème, causant une méconnaissance dramatique des cycles naturels.
    Notre principale erreur en médecine familiale aura été de confier à une idéologie masculine la prise en main de la santé de base des individus et des collectivités. Au point où la médecine millénaire, pratiquée par toutes les sociétés, est maintenant mise au ban par une science médicale contrôlante et capitaliste. La Santé, telle que nous la connaissons en Occident, et ses techniques, sont devenus des instruments du pouvoir, privant de ce fait l'individu du plus élémentaire pouvoir sur sa vie et sur sa destinée.

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 27 mai 2011 11 h 19

    De l'eau dans la cave.

    C'est moi le coupable, moi à plus de 500 mètres du Richelieu, qui est inondé. La mauvaise personne qui s'est acheté une petite maison près d'un milieu humide soit disant dans un but spéculatif mais qui ne pourrait pas se trouver un logis à moins du triple de sa valeur dans la région de Montréal. Cette logique de l'humain, ce mauvais intrus dans la nature, j'ai déjà entendu ça, il me semble que c'était pour le construction du parc Forillon en Gaspésie.

    Ce milieu humide que je voudrais voir perdurer mais que déjà les bons décideurs de notre société ont déjà émis une dérogation pour le passage de tronçon de route inutile. Ce milieu humide où les tortues viennent et que les carpes y fraient au printemps. Là ou quelques grands hérons viennent y pêcher, de plus en plus rarement. Là où un nombre impressionnant de variété d'oiseaux habitent et passent en migration.

    Ce milieu humide que je voudrais protéger mais que le bon ministère de l'environnement m'empêche de la faire en refusant toute construction de muret et d'un petit barrage pour garder assez d'eau pour qu'il puisse vivre. Pauvre de moi j'ai voulu prendre la place du castor. Je ne suis pas en voie de disparition, vous pourrez toujours utiliser mes roubignoles. Adieu quenouilles et grenouilles.

    Moi qui sur mon terrain n'utilise aucun herbicide, pesticide et qui arrache la main les pissenlits et les mauvaise herbes. Je voudrais bien revoir les quenouilles un jour mais la terre qui couvrait les racines des arbres sur mon terrain a été délavée par les pluies et les crues printanières. Elle est maintenant dans le marais.

    J'ai entendu dire qu'une grande mer existait autrefois, la mer de Champlain, qu'est-elle devenue? Pourtant il n'y avait pas de ces mauvais humains et spéculateurs sur ses berges. Il semble que tout n'est pas immuable et éternel.

    Toujours pour rester dans le ton, un petit zeste:
    Comment se comporte vos citées de béton?
    Qui sait? On se rencontrera peut-ê

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 27 mai 2011 12 h 17

    suite: De l'eau dans la cave

    Qui sait on se rencontrera peut-être sur votre nouvelle plage su port de Mpntréal!

  • Lorraine Couture - Inscrite 27 mai 2011 13 h 02

    Les jeux des apprentis-sorciers

    On n’assiste pas au retour des plantes médicinales. Beaucoup de médicaments sont fabriqués à partir des éléments actifs de ces plantes.

    Toute la création est issue d’une même Unique Source.

    Tout est interdépendant. Mais aujourd’hui, la majorité d’entre nous, sommes coupés de l’énergie de la Terre-Mère et des mondes invisibles. Notre âme est blessée, fragmentée, déchue.

    De tout temps, les femmes reconnaissent qu’il n’y a aucune distinction entre l’esprit et la nature, entre les mondes matériel et spirituel, entre le profane et le sacré.

    Depuis l’aube de l’humanité, les femmes ont été guérisseuses, herboristes, voyantes, sages-femmes et visionnaires.

    Leur observation de la nature leur permit de découvrir et d’utiliser les herbes médicinales, de comprendre la reproduction animale, de cuire le pain et le maïs, et d’apprendre les secrets du corps et de l’âme.

    De nos jours, elles doivent reprendre les incantations magiques là où l’histoire les a jetées au feu!

    Malheureusement, les ficelles de lumière que les femmes tissent dans la grande toile d’araignée humaine sont détissées chaque jour par des apprentis-sorciers.

  • Godfax - Inscrit 27 mai 2011 19 h 30

    Esotérisme pour bobo écocondriaques

    Voilà un article complètement aliénant. On assiste encore ici à un savant mélange de démagogie « philosophique », d’affirmations pseudoscientifiques et d’ésotérisme vert. Comment peut'on décrier la médecine moderne basée sur les connaissances
    scientifiques et sur les preuves pour faire la promotion de pratiques dites traditionnelles basée sur un obscur mysticisme et sur des superstitions sans tomber dans le ridicule?

    La promotion de ces « pratiques médicales traditionnelles », n’est rien d’autre qu’une promotion pure et dure du charlatanisme pour bobos écocondriaques en manque de romantisme. (ou faire accepter aux masses populaires qu'il est bien mieux d'avoir un jardin
    d'herbe magique qu'un médecin de famille)
    Je ne vois, dans cette vague de pseudomédecines dites 'alternatives', qu'un simple hygiénisme inversé, où l’homme ne se protège plus de la saleté et de la maladie, mais est lui-même la saleté et la maladie dont on doit protéger Gaïa.

    Non mais franchement,comment les « savoirs traditionnels » peuvent'il nous apprendre quoi que ce soit alors que pendant des millénaires les connaissances médicales ont complètement stagné et que l'espérance de vie n'atteignait même pas 35 ans?

    Je crois qu'il est utile de rappeler que malgré ces soi-disant « méchants piluliers », l'espérance de vie dans les pays qui bénéficient de la médecine scientifique continue d'augmenter de plusieurs mois par an. Bref, cet article est digne du salon de l'ésotérisme.