Harper vs les médias

Peu de temps après que les conservateurs eurent formé leur premier gouvernement minoritaire, j'ai eu l'occasion de raconter à l'actuel ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, que les journalistes voulant interroger le premier ministre Stephen Harper devaient inscrire leur nom sur une liste. M. Juppé, qui a déjà été premier ministre, s'est tourné vers moi et, avec un petit rire, m'a dit qu'il avait hâte de voir les résultats de cette stratégie!

À en juger par la couverture de presse qu'a eue M. Harper au cours des cinq dernières années, force est d'admettre qu'elle ne s'est pas avérée trop fructueuse. En fait, je ne me souviens pas d'une représentation aussi négative d'un premier ministre — et j'inclus la couverture médiatique plutôt défavorable de Brian Mulroney, que j'ai moi-même servie.

En 1984, tout comme lorsque M. Harper est entré en fonction, les courriéristes parlementaires étaient très à l'aise avec les gouvernements libéraux qui s'étaient succédé sur une longue période de temps. La plupart étaient plus à gauche que le premier ministre qu'ils couvraient, mais jamais autant qu'avec Stephen Harper. En outre, de nombreux journalistes, anglophones en particulier, avaient été offusqués par l'approche de M. Mulroney à l'égard du Québec.

Aujourd'hui, le différend entre le premier ministre et la tribune de la presse parlementaire est aussi alimenté par une lutte de pouvoir. D'après le chef de bureau du Globe and Mail à Ottawa, c'est un secret de polichinelle que plusieurs courriéristes détestent M. Harper. Dans l'environnement toxique qui a prévalu à Ottawa au cours des cinq dernières années, les deux parties ont perdu une part de leur crédibilité.

Par leur résistance farouche à M. Harper et leur couverture négative, les médias ont contribué à brosser le portrait d'un premier ministre autocratique qui a centralisé le pouvoir à des niveaux sans précédent. Un chroniqueur de l'Ottawa Citizen a même écrit que le métier de mafioso était plus en accord «avec les talents et le tempérament» de M. Harper. Un chroniqueur du Toronto Star a pour sa part comparé les mises en garde de M. Harper contre une élection printanière au régime de Hosni Moubarak et à celui d'autres dictatures arabes du même acabit.

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Les luttes de pouvoir entre le premier ministre et la tribune parlementaire ont atteint un sommet pendant la campagne électorale. Ce n'est pas une exagération de dire que M. Harper devait l'emporter sur les médias et sur trois dirigeants politiques (quatre au Québec) pour décrocher son premier gouvernement majoritaire.

À l'extérieur du Québec, où la coalition de 2008 avait été populaire, le chef conservateur était déterminé à mettre en lumière les dangers d'une reprise d'un tel scénario. Les journalistes qui, depuis deux ans, avaient rejeté cette possibilité comme étant une idée fantaisiste ou un épouvantail étaient tout aussi déterminés à lui refuser cet argumentaire.

Pour cette raison, M. Harper a limité à cinq le nombre de questions venant des reporters couvrant sa campagne. Le résultat? Le chef conservateur n'a pas joui d'une seule journée de couverture positive.

Ironiquement, M. Harper doit quand même remercier la tribune parlementaire qui l'a dépeint comme un dictateur autocratique puisque cette dernière a joué un rôle dans sa victoire électorale du 2 mai.

Tout comme par les années précédentes, la presse anglophone a ignoré le NPD durant la première partie de la campagne, permettant à Jack Layton de bondir dans les sondages, ce qui a eu pour effet de diviser le vote en Ontario en faveur des candidats conservateurs. Plus importante encore fut la décision de Michael Ignatieff de devenir le porte-étendard des critiques véhiculées par les journalistes au cours des cinq dernières années.

Cette lecture a-t-elle paru convaincante à M. Ignatieff, qui a lui-même travaillé comme journaliste au cours de sa carrière? Ou était-ce un autre exemple de l'éloignement du chef libéral — fils d'un diplomate chevronné qui s'est expatrié pendant de longues années — des préoccupations des Canadiens? Quelle que soit la raison, le portrait de M. Harper en dictateur n'a pas fait le poids chez les électeurs qui venaient d'être bouleversés par une crise financière mondiale. En fin de compte, la vision de M. Harper a éclipsé celle de M. Ignatieff parce que les Canadiens cherchaient des mains sécuritaires au volant.

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Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail

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nspector@globeandmail.ca

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