Questions d'image - L'inacceptable raisonnement

Mais au-delà de la polémique qu'elle a déclenchée — les réactions sont fort nombreuses — et de la surdose de populisme et de dogmatisme à laquelle elle nous a exposés, cette chronique s'apparente cependant davantage à de la propagande conservatrice qu'à de la diffusion du savoir.

Les enseignants ont, bien entendu, droit à leur opinion personnelle; il y va d'ailleurs de la libre expression académique. Mais une fois cela établi, justement, n'ont-ils pas de surcroît, qu'ils le veuillent ou non, l'obligation morale d'étayer tout ce qu'ils avancent par des sources sérieuses, réunies en une pensée rigoureuse?

J'ai donc pris le temps de consulter quelques collègues et éminents professeurs ou encore des étudiants de HEC Montréal, pour voir si tous partagent l'opinion de Mme Elgrably-Lévy. Leurs réponses académiquement construites s'imposent sans ambages.

Pour Pierre Ballofet, professeur agrégé et responsable pédagogique du DESS en communication marketing, «il faudrait dire un mot sur la pensée "économiste", et non économique, qui sous-tend le raisonnement de la chroniqueuse. En fait, c'est une pensée inerte qui émane surtout d'une pure spéculation intellectuelle. Partir de quelques principes présentés comme lois ou vérités premières, puis se laisser dériver au fil d'un raisonnement qui relève du sophisme conduit à la barbarie ou au ridicule, ce qui est plutôt le cas ici».

«Les cyniques, disait Oscar Wilde, sont ceux qui connaissent le prix de tout et la valeur de rien.»

Il existe d'autres modes de décision que ceux des marchés dans nos sociétés. Les choix de politiques faites en matière de culture, comme de santé ou d'éducation sont de cet ordre.

«Après tout, conclut-il, le terme économie ne désigne-t-il pas, dans son étymologie, la règle de la maison? Comprendre ceci, c'est aussi comprendre que tout ne peut se réduire à cette dimension. Aucun économiste sérieux ne l'affirmerait au demeurant. Il ne s'agit donc pas tant d'argumenter sur le caractère "rentable" ou non de la culture. Le domaine culturel comporte certaines dimensions économiques, le réduire à celles-ci est non seulement réducteur, mais conduit à des non-sens tout à fait étrangers à une discipline économique bien comprise.»

Un doctorant en économie, actuellement en poste au Bureau d'économie théorique et appliquée de Strasbourg, Francis Gosselin, s'insurge de toute sa jeunesse et questionne: «Sans la subvention publique, quid de la Grande Bibliothèque, du Centre canadien d'architecture, du Cirque du Soleil, d'Ubisoft, des salles de théâtre et des festivals de jazz et Juste pour rire, des Quartiers des spectacles et de l'innovation, de la SAT, de la Biosphère, du musée Pointe-à-Callière, etc.?»

Voilà pour le recadrage universitaire et la véhémence démonstrative. Ce n'est pas tout.

Il nous faut aller là où le propos de Mme Elgrably-Lévy ne s'est jamais rendu: au centre du savoir et de la connaissance de la nouvelle économie, dite économie créative, celle qui, précisément, hybride la créativité des artistes aux innovations technologiques de l'heure, pour créer des entreprises et des managements de type nouveau et fécond.

Patrick Cohendet et Laurent Simon sont des mentors de l'économie créative, codirecteurs de MosaiC, Centre de recherche en management de la création dans la société de l'innovation, ils ne souscrivent en rien à la doctrine néoclassique conservatrice de la chargée de formation à l'IEA.

Patrick Cohendet souligne d'entrée de jeu un point de fond avec lequel Mme Elgrably-Lévy ne sera sans doute pas d'accord: l'artiste crée d'abord de la richesse locale. Pensons à Lepage et Nagano à Montréal ou Béjart à Bruxelles, etc. Au contact du monde des affaires, l'art subventionné s'immisce alors dans la vie économique. Avec pour résultat de faire émerger parfois de véritables empires. Ubisoft — premier fabricant mondial de jeux vidéo — en est un exemple proche et probant. Et Cohendet d'ajouter qu'à l'échelon planétaire, les modèles économétriques du réputé chercheur danois Bengt-Åke Lundvall montrent clairement que les pays qui s'en tirent le mieux économiquement et politiquement sont précisément ceux qui ont délibérément mis en place un «climat créatif et culturel».

Laurent Simon, quant à lui, conclut que «le monde qui vient fait peur aux traditionalistes, car ses modèles sont moins maîtrisables que l'analyse d'une économie centrée sur les schémas classiques de production et de rendement». Et, se référant à son tour à l'étude d'un autre réputé chercheur français, Pierre-Michel Menger, Portrait de l'artiste en travailleur, il affirme que «l'art est le ferment du nouveau capitalisme».

Pouvait-on trouver conclusion plus ouverte à l'expression d'une pensée si fermée?

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Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie d'images.

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