Le poids du passé

L'ancien chef libéral Jean Chrétien n'aime pas, dit-il, jouer aux belles-mères, mais de passage à Québec lundi, il n'a pu résister quand les journalistes l'ont invité à commenter la chute de son parti aux élections du 2 mai. «Il manque quelqu'un ou il manque quelque chose. C'est peut-être le programme, c'est peut-être l'organisation», a-t-il dit. Le parti avait pourtant un programme étoffé et une organisation bien huilée, pilotée par un de ses anciens conseillers, Peter Donolo.

Le chef, le programme, la campagne? Il serait trop simple de s'en tenir à cela pour expliquer une raclée historique. Le Parti libéral du Canada a dominé la scène politique du pays pendant tout un siècle et s'est retrouvé relégué au rang de tiers parti après seulement trois campagnes électorales... menées par trois chefs différents.

Le PLC qui a perdu le pouvoir en 2006 et qui lèche ses plaies aujourd'hui porte le poids d'erreurs passées qu'il n'a rien fait pour réellement corriger. Au Québec, on pense, entre autres, au rapatriement de la Constitution et au scandale des commandites. Dans l'Ouest, on songe à la Politique nationale de l'énergie ou à la manie de Jean Chrétien de prendre l'Alberta pour souffre-douleur.

Mais plus pernicieux encore a été ce que les libéraux eux-mêmes ont fait de leur propre parti, Jean Chrétien et Paul Martin en tête. On en parle peu ou pas du tout, mais sous leur règne, le parti est devenu un géant aux pieds d'argile. Ses fondations ont été érodées et affaiblies par des années de guerre intestine entre les camps Chrétien et Turner, puis les clans Chrétien et Martin. Le PLC a passé plus de 20 ans à se déchirer.

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Les deux derniers chefs libéraux à avoir gouverné — Jean Chrétien et Paul Martin — ont une part de responsabilité dans la défaite subie par leur parti il y a une semaine. Il y a d'abord leur affrontement qui a empoisonné leur relation et celles des libéraux entre eux. Au lieu de travailler à bâtir un parti uni, le chef surveillait ses arrières pendant que son ministre des Finances montait une armée.

Au fil du temps, la direction du parti a perdu de vue l'ensemble de sa base. Chaque congrès ou assemblée était perçu comme un affrontement entre les deux camps et chaque idée, jugée à cet aune. Le grenouillage pour la prise de contrôle des associations de circonscription a pris le pas sur le renouvellement de l'effectif du parti. On ne recrutait pas des libéraux, mais des pro-Martin ou des pro-Chrétien.

Le financement est graduellement devenu plus dépendant des grands donateurs, contrairement à ce qui se produisait au Reform, puis l'Alliance et finalement le Parti conservateur. Au pouvoir, le PLC s'en tirait quand même bien, mais la campagne à la chefferie officieuse de Paul Martin s'est mise à accaparer toujours plus de fonds, cannibalisant une partie des ressources disponibles. L'organisation Martin avait tellement de succès qu'elle a pu, une fois la course à la chefferie terminée, verser un surplus de 2,9 millions dans les caisses du parti pour l'année 2003.

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La division de la droite, qui avait duré jusque-là, avait permis aux libéraux de se maintenir au pouvoir grâce à un caucus lourdement dominé par l'Ontario. Les politiques du gouvernement et du parti s'en sont ressenti. Mis en confiance par cette division de la droite, les libéraux ont négligé de rétablir le contact avec les Canadiens à l'extérieur de l'Ontario et de l'Atlantique. La base a été négligée. Ses idées, ignorées.

Puis, MM. Chrétien et Martin sont allés de l'avant, l'un après l'autre, avec des idées louables, mais qui ont gravement nui à leur parti. Jean Chrétien a introduit le financement populaire des partis politiques sans préparer sa propre formation, qui était pourtant la plus dépendante des dons des entreprises. M. Chrétien a aussi laissé pour legs le scandale des commandites, mais son ampleur a été décuplée par la création de la commission Gomery. Avec elle, M. Martin voulait rompre avec le passé et le faire de façon spectaculaire, mais il a mal mesuré la force et la persistance du ressac qui allait l'emporter, lui et ses successeurs.

On ne peut réécrire l'histoire, mais cette dernière est porteuse de leçons. Les problèmes du PLC sont profonds et demandent davantage que des ajustements cosmétiques. Les députés libéraux, élus et défaits, se rencontrent aujourd'hui à Ottawa pour faire le point et discuter du choix du prochain chef. Certains voudraient y aller rapidement afin que le nouveau chef pilote le processus de reconstruction. D'autres préféreraient que le parti profite du répit que leur accorde le mandat majoritaire de Stephen Harper pour prendre le temps de faire les choses correctement.

Le travail à abattre est titanesque. Le parti doit reprendre contact avec sa base, l'écouter pour ensuite la mobiliser dans des associations locales à nouveau vivantes et en phase avec leur milieu. La réforme du mode de financement du parti doit être complétée, ses idées et son identité précisées. Reconstruire un parti prend du temps. La droite a pris dix ans pour refaire son unité et Jack Layton a pris huit ans pour mener le NPD à son sommet actuel. Les libéraux ont besoin d'un chef qui a envie de les guider durant cette traversée du désert, un chef qu'ils ne lâcheront pas au premier tournant. Ils ne peuvent s'offrir le luxe de se tromper. Aussi bien y mettre le temps nécessaire.

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mcornellier@ledevoir.com

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