Beaucoup de bruit pour peu

Sur le plan moral, cette justice sommaire pose des questions réelles qui, hors des États-Unis — mais bien peu à l'intérieur —, ont animé les forums depuis une semaine: n'aurait-il pas été préférable de le prendre vivant, étant établi que le commando avait la possibilité de le faire? Les pires criminels n'ont-ils pas droit à un procès — y compris Hitler, si on l'avait capturé? Le fait de célébrer, sur la place publique, la mort d'un homme — fût-il un tueur en série —, à grands coups de klaxons et de bannières, n'est-il pas un signe de régression? Etc.

Aux États-Unis, ces bonnes questions sont expulsées comme insultantes et «non avenues», par des patriotes — et quel Américain ne l'est pas? — de toutes tendances idéologiques, qu'ils soient pro ou anti-Obama. Même dans ce qui tient lieu de gauche américaine, le consensus est écrasant sur la légitimité — plus encore: sur l'héroïsme patriotique — de cet acte. Tout au plus un Michael Moore se permet-il de lancer: «Au moins, reconnaissons-le, c'était une exécution extrajudiciaire!»

Quant au jugement... contrasté sur cet événement — entre ce qu'on en a dit au Québec ou en Europe et ce qu'on en dit aux États-Unis —, il crève les yeux. Ce contraste donne à penser que les États-Unis sont le pays le plus patriotique du monde. D'un patriotisme de grande puissance qui, blessé, peut parfois faire bon marché de certains principes... comme la «décennie George Bush» l'a abondamment montré.

Mais, sur ce terrain, Obama n'est au fond pas si loin... et il ne répugne pas, aujourd'hui — même plus modeste, dans le triomphe, que son prédécesseur («Mr. Mission Accomplished») — à jouer lui-même la carte patriotique pour son profit politique.

***

Les considérations sur la légitimité de l'opération Abbottabad paraissent aujourd'hui un peu dépassées. Certes, le questionnement moral sur l'habeas corpus, tout comme celui sur la guerre, la violence légitime ou le juste traitement des ennemis, est éternel et sera toujours nécessaire.

Mais, dans ce cas, les critiques morales sont rétrospectivement un peu oiseuses. D'abord, parce que le fait accompli est bien là, et qu'on peut toujours — en se forçant, pour dédouaner Barack Obama — juger que le cas Ben Laden était tellement énorme, dans l'ordre symbolique, et pour les Américains eux-mêmes, qu'il constitue une espèce d'exception extralégale, «l'entorse» qui confirme la règle. Pas totalement convaincant, d'accord, mais on peut ainsi clore provisoirement le débat moral sur l'assaut nocturne des «cow-boys» d'élite à Abbottabad, choquant par certains aspects.

Mais ce débat est aussi dépassé parce que — sur le plan réel, géopolitique — la mort de Ben Laden n'est PAS un événement si important. Politiquement, Ben Laden était déjà mort, ou agonisant. Après l'apogée du 11-Septembre, al-Qaïda, certes toujours capable de frapper, s'était fissuré, divisé, décentralisé... jusqu'à devenir un «label de franchisés», un mouvement dans lequel le barbu maléfique — devenu ectoplasme — ne tirait plus concrètement les ficelles et se contentait, de sa retraite forcée, d'insuffler encore un peu la haine et la mort à quelques recrues du bout du monde.

Et il est surtout dépassé parce que — sorti du coeur même des sociétés arabes — se développe depuis bientôt cinq mois un mouvement qui est une alternative énorme, écrasante, historique, aux faux espoirs du terrorisme islamiste. Un élan populaire d'essence laïque et démocratique, à mille lieues de l'idéologie intégriste, spectaculaire désaveu du mouvement condamné qu'incarnait Oussama ben Laden.

***

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

***

francobrousso@hotmail.com

À voir en vidéo