Perspectives - Entrepreneurs demandés

Le Québec a un urgent besoin de plus d'entrepreneurs. De la sorte qui lancent des entreprises privées capables de grandir et d'engranger des profits, comme des autres.

Au rythme où vont les choses, le Québec verra bientôt son nombre total de propriétaires d'entreprises reculer, prédisent les experts. Un plus grand nombre de départs à la retraite que d'éclosions de nouveaux entrepreneurs mènera, de 2008 à 2013, à un recul de 2,8 %, ou de 5000 entrepreneurs sur un total de 181 000, estime le gouvernement. Loin de s'améliorer, la situation devrait continuer de se dégrader avec un déficit de 25 000 entrepreneurs (13,9 %) en 2018. Beaucoup plus grave qu'en Ontario (-1,3 %) ou dans l'ensemble du Canada (- 5,3 %), ce problème serait principalement attribuable au faible nombre de nouveaux entrepreneurs, particulièrement dans la cohorte un peu plus âgée des 35 à 39 ans.

«L'enjeu est crucial. C'est du poumon économique du Québec qu'il s'agit», disait au Devoir, la semaine dernière, Alain Aubut, p.-d.g. de la Fondation de l'entrepreneurship, qui publiait les résultats d'un vaste sondage sur le sujet.

L'étude en question semblait dire une chose et son contraire en reprenant à son compte le thème récurrent du manque de culture entrepreneuriale au Québec. Ce manque de culture, disait-on, se verrait notamment à la valorisation moins grande qu'accordent les Québécois au «goût du risque contrôlé», à «l'ambition» et au succès financier des entrepreneurs. Dans ce dernier cas, on se fie au fait que les Québécois sont plus nombreux

(40 % contre 28 % dans le reste du pays) à penser que les entrepreneurs sont «trop orientés vers l'argent, le succès à court terme à tout prix».

On reconnaissait toutefois que les Québécois sont aussi plus nombreux à y voir «un choix de carrière désirable». On notait surtout que leur propension à se faire entrepreneurs doublait lorsqu'ils déménageaient ailleurs au pays, et que celle des autres Canadiens chutait lorsqu'ils s'installaient au Québec.

On pourrait commencer par souligner le fait que la définition du succès d'un entrepreneur, adoptée par les auteurs de l'enquête, semble bien étroite. N'est-il pas concevable — particulièrement après la crise économique que l'on sait — que l'on puisse dénoncer la quête aveugle de profits à court terme de la classe d'affaires, tout en sachant reconnaître les mérites de ceux qui ont su bâtir des entreprises florissantes, et même s'enrichir grâce à elles?

La question du manque d'ambition et de la peur du risque est autre chose. On ne se lance pas en affaires sans danger d'échec. Plus d'un entrepreneur vous dira qu'il faut parfois se casser la figure à répétition avant de trouver le bon filon. Quant à la soif de faire ensuite grossir son entreprise, elle était la même du côté québécois et canadien l'an dernier (53 %), mais elle a baissé au Québec cette année (42 %).

Les principaux obstacles à cette croissance (manque de financement, manque de temps, âge et réglementation) sont partout les mêmes. Les entrepreneurs québécois sont toutefois un peu plus nombreux à se plaindre de la paperasserie administrative et du manque de ressources humaines et de relève. Contrairement à ce que l'on entend souvent dire, ils ne sont pas plus portés que leurs homologues canadiens à demander l'aide du gouvernement (moins de 16 %), mais sont deux fois plus nombreux à se montrer insatisfaits de l'aide finalement reçue (30 % contre 15 %). On déplore notamment la lenteur et la lourdeur des processus, le manque de coordination entre les services, des critères d'admissibilité trop étroits et le manque de compétence des personnes ressources.

Toutes sortes d'entrepreneurs

Le gouvernement Charest doit dévoiler bientôt une nouvelle politique de l'entrepreneuriat. La Fondation de l'entrepreneurship dit souhaiter que les entreprises, les pouvoirs publics, les banques ainsi que les autres intervenants cessent «de travailler en silo» et forment plutôt des «communautés entrepreneuriales» dans chaque région. C'est parfois bien moins les entrepreneurs que les pouvoirs publics qui manquent d'ambition, et les banques qui sont les plus peureuses face aux risques.

Un lecteur du Devoir, Jacques Patenaude, soulignait dans notre site Internet, la semaine dernière, que toutes ces considérations tendaient à oublier une autre sorte d'entrepreneurs: ceux qui mettent sur pied les coops et autres entreprises d'économie sociale qui comptent pour environ 8 % du PIB québécois. Les qualités de ces entrepreneurs-là ressemblent beaucoup à celles des autres, notait-il à juste titre, à la différence près qu'ils sont animés par d'autres valeurs et motivations.

On tend d'ailleurs de plus en plus à étendre le concept d'entrepreneurs à tous ceux qui savent partir d'une bonne idée, d'une chance qui se présente à eux ou d'une contrainte, pour mettre sur pied un projet original et le faire grandir. On parle, par exemple, des «entrepreneurs sociaux» pour désigner ceux qui créent des organisations aux services d'une bonne cause, ou encore des «intrapreneurs», qui lancent de nouveaux projets au sein de grandes organisations privées, publiques ou autres.

Tous ces gens ne génèrent pas nécessairement des emplois et de la croissance économique, bien que ce soit souvent le cas. Ils contribuent néanmoins, chacun à leur façon, à l'amélioration de la qualité de vie dans leurs communautés. Le Québec a donc tout intérêt à compter le plus d'entrepreneurs possible, et de toutes les sortes possibles.

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