La lenteur ne s'adopte pas très vite

Près de 10 ans après l’avènement des mouvements Slow — Slow Food et Citta Slow en tête —, l’art de vivre conjugué au temps du bien fait doucement peine encore à trouver sa résonance ici, au Canada, en général et au Québec en particulier, où malgré un environnement au potentiel élevé, ces idées de lenteur inscrite dans le fait alimentaire tout comme dans la trame urbaine et rurale peinent encore à s’imposer.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Près de 10 ans après l’avènement des mouvements Slow — Slow Food et Citta Slow en tête —, l’art de vivre conjugué au temps du bien fait doucement peine encore à trouver sa résonance ici, au Canada, en général et au Québec en particulier, où malgré un environnement au potentiel élevé, ces idées de lenteur inscrite dans le fait alimentaire tout comme dans la trame urbaine et rurale peinent encore à s’imposer.

L'action a été livrée sur un téléviseur à écran plat, un après-midi de la semaine dernière: à l'écran, John Crichton, le grand patron de Nav Canada, l'entreprise chargée de l'aiguillage des avions dans le ciel canadien, répondait à quelques questions d'une journaliste de CNN soucieuse de démystifier une étrangeté organisationnelle pour nos voisins du Sud: depuis quelques années, les contrôleurs aériens au pays ont le droit de faire une sieste pendant leur journée de travail. Une salle, avec fauteuils inclinables, a été installée dans la plupart des tours de contrôle à cet effet. Et les résultats positifs, selon le gestionnaire, sur la concentration des employés tout comme sur la sécurité de l'aviation civile au Canada, ne sont désormais plus à démontrer.

Sourire du dirigeant d'entreprise. Sourire de l'intervieweuse en visite à Toronto, après que plusieurs incidents aériens, causés à cause de contrôleurs s'étant endormis sur leurs écrans, eurent entaché la réputation des aiguilleurs américains du ciel: avec sa sieste institutionnalisée, NAV Canada amuse, mais semble aujourd'hui faire école ailleurs sur la planète, où d'autres services de surveillance des déplacements des avions ont déjà adopté ce concept de sieste.

En laissant dormir ses contrôleurs au travail, le Canada ferait donc aujourd'hui figure de modèle, mais pourrait aussi aller plus loin en matière de promotion de la lenteur, comme vecteur de bien-être et de performance.

Un doute? Près de 10 ans après l'avènement des mouvements Slow — Slow Food et Citta Slow en tête —, l'art de vivre conjugué au temps du bien fait doucement peine encore à trouver sa résonance ici, au Canada en général et au Québec en particulier, où, malgré un environnement au potentiel élevé, ces idées de lenteur inscrite dans le fait alimentaire tout comme dans la trame urbaine et rurale peinent encore à s'imposer. La faute en revient à l'appât du gain, à la technologie, à la multiplication des écrans tactiles, au présentisme, au surdimensionnement du pragmatisme et alouette.

La multiplication des offres de plats surgelés, à réchauffer en cinq minutes au micro-ondes, et des congélateurs qui leur sont consacrés dans les épiceries tend à le prouver. Tout comme d'ailleurs la difficulté de trouver en saison des tomates de champs goûteuses, la marginalité des viandes élevées hors des circuits industriels et le peu de bruit que fait la poignée de membres du mouvement Slow Food au Québec, plus versée dans la dégustation d'huile d'olive rare que dans la promotion des produits du terroir.

Côté Citta Slow («ville lente»), concept né en Italie, comme le Slow Food, le Canada fait également figure de parent pauvre avec pour le moment deux seules localités, Cowinchan Bay et Naramata en Colombie-Britannique, qui ont décidé de prendre part à ce mouvement qui fait la promotion d'un environnement urbain à visage humain. Un environnement où le transport en commun est favorisé, où les organismes génétiquement modifiés (OGM) sont bannis, où le piéton, le vélo et les parcs pour se détendre sont honorés, où les terroirs sont magnifiés, où les cafétérias des écoles ne servent pas de plats congelés et où les commerces ont le droit d'être fermés le dimanche, pour permettre à tout le monde de se reposer.

Actuellement, l'Italie compte près de 13 petites municipalités qui se sont réunies autour de l'escargot portant une ville sur son dos, symbole international du mouvement des villes lentes imaginées pour faire la promotion de la ruralité en mettant en exergue des atouts: une productivité qui n'a pas besoin d'être conjuguée au temps de l'agitation et de l'accélération aveugle, croient les promoteurs du concept Citta Slow, dont le réseau s'étend désormais dans plus d'une vingtaine de pays, dont l'Allemagne, la Corée du Sud, la Norvège et la Nouvelle-Zélande. Les États-Unis sont aussi du nombre, avec trois villes lentes répertoriées.

C'est bien connu: au pays de Barack Obama, le pire aime côtoyer le meilleur, mais aussi la fondation Long Now. Créée en 1996, l'organisation milite pour un changement en profondeur de la culture organisationnelle qui fait actuellement la promotion du «vite fait mal fait» dans plusieurs strates de la société. Les milieux de la consommation, de l'architecture et de l'éducation ne sont pas épargnés. Long Now rêve d'une pensée collective qui s'articulerait autour de l'idée du moins vite, de la meilleure qualité, et l'on peut certainement déplorer le fait qu'aucune succursale n'a encore ouvert ses portes ici.

La chose pourrait d'ailleurs facilement être faite dans une des nombreuses bourgades rurales du Québec, qui n'ont pas toutes la chance d'avoir un conteur populaire dans leur population pour assurer leur rayonnement, mais qui disposent sans le savoir d'un cadre qui entrerait facilement dans celui défini par le mouvement des villes lentes. Le Bas-du-Fleuve, la Gaspésie, la Montérégie en comptent certainement une bonne dizaine. Des villes où les dirigeants, à l'image des contrôleurs aériens canadiens, gagneraient d'ailleurs à faire la sieste de temps en temps, pour appréhender le réel avec concentration et acuité.

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6 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 7 mai 2011 10 h 18

    Article intéressant.

    La productivité, je vois parfois cela comme une fuite de soi. Hier soir, à la télé, il y avait un documentaire au sujet de la dépression et du burnout dans les entreprises.

    Comment quelqu'un de sain d'esprit pourrait se satisfaire du vite fait mal fait?

    De ce documentaire, l'un des intervenants confie comment un employé peut finir par vivre une détresse psychologique: "Quand une entreprise augmente constamment ses responsabilités et diminuer constamment ses pouvoirs." En faisant cela, un jour ou l'autre, les employés soldats de plomb vont tomber graduellement comme des mouches.

    À moins que, pour s'adapter, les employés finissent pas décrocher totalement de l'entreprise où ils travaillent. Croyez-moi, si c'est le cas, ils auront très hâte de prendre leur retraite, à moins qu'ils décident de s'en aller de cet enfer avant que la dépression n'arrive.

  • Umm Ayoub - Inscrite 8 mai 2011 12 h 21

    La société des loisirs n'a pas eu lieu


    On prévoyait qu'à l'an 2000, les gens seraient libéré du travail, en raison de l'augmentation de la productivité, et passeraient le plus clair de leur temps dans le loisir. Or, cette prédiction n'a pas eu lieu et c'est même le contraire qui s'est produit. Les gens ont de moins en moins de temps à consacrer au loisir.

    La cause de cela, ce n'est pas l'entreprise privée, et il ne faut pas s'attendre à ce que l'entreprise privé comble le besoin de repos des travailleurs...

    La cause, c'est l'entrée massive des femmes sur le marché du travail. Lorsque l'homme ou la femme entre a la maison, le soir, après une journée de travail, elle ou il trouve que la maison n'est pas rangée, que les enfants n'ont pas fait leurs devoirs, que le lavage et le repassage n'a pas été fait, que le repas n'est pas prêt... Alors, ils ont a se tapper tout ce travail après leur dure journée de labeur, et ils n'ont pratiquement plus de temps pour se reposer et pour les loisirs.

    Avant, les hommes travaillaient de plus longues heures qu'aujourd'hui, mais ils avaient le temps de vivre, d'aller visiter leur famille, d'avoir des activités et des amis. Les femmes avaient le temps de se reposer.

  • Sylvain Auclair - Abonné 8 mai 2011 17 h 12

    Les femmes au travail?

    Madame Chabot, je ne vous suis pas. A priori, si la population active avait doublé (plus ou moins), pourquoi la semaine de travail n'aurait-elle pas diminué de moitié?

  • Umm Ayoub - Inscrite 8 mai 2011 19 h 25

    Croisance économique

    @ M. Sylvain Auclair.

    La croissance économique et le développement de nouveaux besoin je suppose... Je ne suis pas économiste, mais je pense que l'arrivée des femmes sur le marché du travail a fait augmenter la demande de services : la restauration qui prépare les repas pour les femmes qui n'ont pas le temps, les résidences de personnes âgées qui acceuillents les parents que les femmes ne peuvent plus prendre en charge dans leur maison, les garderies pour prendre soin des enfants pré-scolaires, etc.

    Aussi, il y a la croissance économique qui fait que les gens consomment toujours plus.

  • Jacques Morissette - Inscrit 9 mai 2011 12 h 13

    Les travailleurs disponible sur le marché du travail.

    L'arrivée des femmes a augmenté les travailleurs disponibles sur le marché du travail. Le jeu de l'offre et de la demande, plus de travailleurs ont fait que les salaires ont été négociés à la baisse depuis les années 70. Ce qui fait que, budget familial oblige, avec l'augmentation de la consommation aussi, il aura fallu de plus l'entrée de 2 salaires à la maison pour avoir un budget familial plus décent pour joindre les deux bouts.

    À noter que je n'ai absolument rien contre les femmes sur le marché du travail. Surtout quand on sait que la femme au foyer, auparavant, était maintenue pour ainsi dire artificiellement en otage. Le problème, c'est comme accorde aujourd'hui encore un peu trop de place à la valeur qu'est l'argent dans chacun de nos nos vies. Dans le temps, aberration oblige, l'homme se voyait comme le seigneur et maître au foyer du fait que c'était lui qui amenait l'argent à la maison.

    Qui a été le vrai gagnant quand la femme est arrivé sur le marché du travail, ce sont à vrai dire les entreprises. Après cela, il n'y avait qu'un pas pour en arriver à notre façon de vivre aujourd'hui. Tout le monde est devenu si occupé qu'il n'a maintenant presque plus le temps de ne rien faire. Il ne faut pas confondre le bien être matériel avec la vraie qualité de la vie.