De Cannes et d'Afrique

Jetant un océan entre le blues électoral et mes pas, me voici déjà en France avant l'excitant marathon du Festival de Cannes. Petite échappée belle, loin du nouveau paysage politique d'un Harper majoritaire, qui n'augure rien de bon pour le Québec, sa culture et ses valeurs. Dur lendemain de veille!

Vivement Cannes, donc! Avec une forte cuvée en vue, par-dessus le marché. Vitrine exceptionnelle d'un septième art en reflet des hantises internationales, le grand rendez-vous. N'empêche que toute institution relève peu ou prou du club privé. Cannes retrouve ses illustres abonnés: Almodóvar, Lars von Trier, les frères Dardenne, Moretti et compagnie, film après film, et le chic festival possède une certaine vision du cinéma, reliée çà et là à des effets de mode. Le cinéma asiatique, si fécond, y a toujours le vent dans les voiles, alors que d'autres régions du monde, l'Afrique entre autres, rêvent encore d'une vraie place au soleil de la Croisette.

Surprise de taille l'an dernier: la sélection d'Un homme qui crie du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, premier film africain en compétition à Cannes depuis 1997. À lui, au palmarès, le Prix du jury. Du coup, le cinéaste y gagna chez lui le statut de héros national. Le Tchad est orphelin de salles de cinéma, et certains prévoient en faire renaître dans la foulée de ce laurier. Pour un pays qui en arrache, on n'imagine pas le poids d'une reconnaissance sur une tribune internationale de prestige. Le besoin de fierté est aussi puissant que celui du pain.

Cette année, pas de film africain en compétition à Cannes, mais deux longs métrages dans la section Un certain regard: Skoonheid d'Olivier Hermanus, de l'Afrique du Sud, et Et maintenant on va où? de la Libanaise Nadine Labaki. C'est mieux que les années de vide total pour un continent entier, trop nombreuses dans le passé. La qualité des oeuvres proposées n'étant pas toujours en cause. Mais l'Afrique n'a guère la cote.

Ça pourrait toutefois changer, avec les retombées du printemps arabe, dont les soubresauts atteignent les régions subsahariennes. On se prend à rêver à toutes sortes de révolutions fécondes, culturelles aussi, pour ces pays en secousses sismiques, démographiquement si jeunes. Cannes a choisi l'Égypte comme pays à l'honneur, sans doute pour souligner cette révolte aux lendemains inconnus. Tout est politique, même le cinéma.

Reste que tourner, dans plusieurs pays en voie de développement, relève souvent du pur exploit.

Mercredi, à Montréal, dans le cadre de Vues d'Afrique, j'ai assisté à un colloque sur l'avenir des images dans ce continent noir. En partie pour écouter le conférencier, l'écrivain et cinéaste tunisien Férid Boughedir, derrière les beaux films Halfaouine et Un été à la Goulette. Son regard aiguisé et sensible posé sur Tunis avait gravé plusieurs scènes dans ma mémoire, me donnant l'impression de mieux saisir l'âme d'un pays que j'avais arpenté pourtant. Depuis, Boughedir est devenu une sorte d'ambassadeur du cinéma tunisien et panafricain.

La reporter Azeb Wolde-Giorghis, marraine cette année du festival Vues d'Afrique, venait de couvrir le mariage royal à Londres pour Radio-Canada. Elle disait: «On était 8000 journalistes pour ces noces-là; mais pour l'Afrique, il n'y a jamais personne.» Moins glamour, mettons...

J'écoute Férid Boughedir parler de nombreux pays d'Afrique sous l'assaut sauvage du piratage de DVD étrangers visionnés à la maison. D'où l'agonie ou la mort des réseaux de salles de cinéma, comme des oeuvres nationales. «Des pans de la culture de l'humanité se meurent, lance-t-il. Il n'y a plus de cinéma sénégalais, camerounais...»

Et de préciser qu'en Tunisie, depuis la révolution du jasmin, des projets cinématographiques destinés à détourner ce marché piraté naissent. But de l'opération: taxer légèrement les vidéoclubs, l'industrie du DVD vierge, les fournisseurs d'Internet, de téléphones portables, et tous ceux qui diffusent des images étrangères, afin de pousser le financement du cinéma national. Mère de l'invention, la nécessité.

L'Afrique n'a rien du continent monolithique et, bien sûr, des bastions émergent: une industrie subsiste au Maroc, en Afrique du Sud, un peu en Tunisie et au Burkina Faso. Le cinéma, c'est cher, mais combien vital dans les zones rouges où l'analphabétisme sévit. Boughedir voit le danger de faire uniquement des films africains pour les festivals, à peine vus par les peuples dont ils témoignent, faute d'écrans. À l'opposé, l'avènement du numérique a fait éclore, surtout au Nigeria, des oeuvres réalisées à la fine épouvante, souvent des mélos à deux sous directement écoulés sur DVD, dont le grand public raffole, lui proposant du moins un miroir de société. Mais le numérique peut servir aussi à produire de grands films à moindre coût. Les nouvelles technologies sont des portes à mieux ouvrir là-bas.

Pour l'heure, une grande partie du cinéma africain se voit financé par la France ou les fonds européens, tributaire du Nord, avec relents de colonialisme. Vital soutien toutefois. Bien fou qui s'en passerait. Le Fonds panafricain pour le cinéma et l'audiovisuel est à l'étude et aurait le mérite d'être créé au Sud afin d'aider le Sud: une cagnotte commune pour structurer plusieurs industries nationales. Férid Boughedir se bat pour qu'il voie le jour. Mais tout est à faire: développer un public, former des techniciens, produire une masse critique de films, les diffuser d'une manière ou d'une autre. Il rêve d'impliquer les pays occidentaux, le Québec aussi, dans des initiatives de coproductions, de jumelages, de formation, d'échanges, etc.

Partant à Cannes, je songe à cette Afrique-là, où tant de populations rêvent d'images à montrer loin des clichés qu'on leur renvoie d'elles-mêmes. Comme elles rêvent souvent du droit de vote, tandis qu'on exerce le nôtre avec frivolité. Ce continent relève la tête, en art aussi. Les futurs tapis rouges de Cannes pourraient se dérouler pour lui. Et on n'est pas si déconnectés des soubresauts qui l'agitent après tout, puisque l'unique long métrage québécois sélectionné à Cannes, La nuit, elles dansent d'Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault, fut tourné... au Caire.

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Veuillez noter que cette chronique s'interrompt pour trois semaines, Festival de Cannes oblige.

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