Le vote sorti

Je cheminais fébrilement vers le bureau de scrutin, désireux de faire sortir mon vote, il faut bien qu'il prenne l'air de temps en temps. Quelques instants plus tôt, j'étais passé sous une pancarte d'un parti très tiers, dont le message m'avait marqué au point de me rendre soudainement indécis: et si la vague de gauche qui s'apprêtait selon des données scientifiques à embraser le Canada ne s'arrêtait pas à la social-démocratie et décidait d'aller plus loin? Une bonne dictature du prolétariat majoritaire avec élections tous les deux siècles, voilà qui mettrait fin pour de bon à l'instabilité politique. De toute manière, le monde a assez dit qu'il n'en voulait pas, d'élections.

Peut-être est-ce parce qu'au fond, le monde n'aime pas sortir, ou en tout cas pas pour aller voter. Quand on peut rejoindre l'univers au complet par le truchement des internets, se déplacer physiquement devient éprouvant, et on a autre chose à faire dans notre vie à mille milles à l'heure.

J'en étais là de mes réflexions lorsque j'arrivai à destination. Premier constat: sur la table des scrutateurs, il n'y a pas d'ordinateur. Pourtant, de nos jours, n'importe qui qui est attablé n'importe où doit avoir un portable devant lui. C'est rigoureusement essentiel. Cela montre notre degré de connexion et notre aptitude à faire plusieurs choses à la fois, comme ne pas écouter quelqu'un qui nous parle. Mais la pièce où la démocratie s'exprime n'est probablement même pas wireless.

Dites donc, monsieur dames, comment arrivez-vous à travailler avec pas de machine? Pour quoi faire, demandez-vous? Un ordi vous servirait, je ne sais pas moi, à suivre la situation générale.

Mais non. Notre système électoral est un tantinet vieillot, tout entier ou presque en version papier. On reçoit à la maison un carton pour nous aviser que nous figurons bel et bien sur la liste. Puis un autre carton pour confirmer. Expédiés par les soins de la bonne vieille poste royale. Au bureau de scrutin, ils raient notre nom de la liste avec un stylo et une règle. Le panneau de l'isoloir est en carton. On indique son choix, sur un autre carton, à l'aide d'un crayon à mine. Comme en 1952. En plus, dans mon cas personnel, la boîte s'avérait un peu trop pleine et il était d'une difficulté relative d'y insérer son bulletin.

Tenez, cela rappelle le temps où les listes électorales étaient affichées sur les poteaux de téléphone. Ne riez pas, les jeunes, ça se faisait vraiment de même. Par la suite, ils ont plutôt opté pour une distribution de la liste à chaque porte. Mais encore là, il était possible de savoir qu'untel était en ménage avec unetelle, que mademoiselle Chose habitait seule, que Tanguy n'avait pas encore décollé de la maison parentale, et cela te me vous donnait lieu à un commérage de tous les diables et finalement la pratique a été abandonnée, de sorte que le citoyen n'a maintenant plus qu'une certitude, soit qu'il réside bien là où il réside.

Non, attendez. Il en a deux: son adresse, et le fait qu'il soit cynique. En campagne électorale, et même en ville électorale, il suffit de tendre l'oreille 30 secondes et paf, vous entendrez un politicien dire que les gens sont devenus cyniques, et le déplorer sans toutefois jamais changer sa façon de procéder. Remarquez bien: devenus. Car ils ne l'étaient pas avant. Avant — on ne sait pas avant quoi au juste —, toute la population était heureuse et elle allait voter en courant et en fredonnant un air à la mode ayant pour thème l'aspect fédéral de toute chose.

D'abord, si le mot cynique renvoie à un individu qui ne croit pas les menteries qu'on lui raconte, le terme n'est pas tout à fait exact. Et puis, s'il y a quelqu'un qui se rit du système, c'est bien la classe politique elle-même. En martelant constamment les mêmes propos vides. En assurant que tout ce que A fait est bon et que tout ce que A dit est vrai et que tout ce que B fait est mauvais et que tout ce que B dit est faux, et de même pour C, D, E et ainsi de suite jusqu'à Z.

Remarquez, certains qui ont fait des études sérieuses sur le sujet vous diront que s'il y a tant de mensonge et politique, c'est la faute de l'électeur lui-même. Car l'électeur ne tolérerait juste pas qu'on lui dise la vérité. Il voudrait qu'on enrobe, qu'on lui dore la pilule, qu'on lui cache que la situation n'est pas aussi rose qu'on le prétend. Après tout, comme l'écrivait Céline parce qu'il faut bien mettre un peu de littérature dans tout cela, la vérité, c'est pas mangeable.

***

Et dire qu'on devait avoir affaire à une campagne terne, inutile en elle-même, qui allait donner exactement la même distribution que la dernière fois. Puis tout a explosé, apparemment sans raison, et on s'est retrouvé avec un sacré suspense. Personne n'avait envisagé pareil scénario, y compris les experts même s'ils sont payés pour ça. Au fond, la politique fédérale, c'est un peu comme le merveilleux monde du sport™: ça se joue sur le terrain et tout peut arriver, n'est-ce pas. C'est ce qu'ils ont dit l'autre jour à la TV dans le contexte d'une septième joute.

Sans raison? Il y en a peut-être une. Reportons-nous à cette soirée du 14 avril alors que Canadien amorçait sa série quart de finale de l'Est contre le Boston. Le débat des chefs en français ayant été déplacé à la veille, Jack Layton avait du temps libre et il s'était rendu à la Cage aux Sports du Centre Bell et avait servi de la bière. La photo avait fait le tour.

Les gens disent qu'ils aimeraient prendre une bière avec Jack Layton. Imaginez maintenant un pichet en regardant Canadien. Une formule gagnante. Si seulement le vote accepte de sortir.
4 commentaires
  • Michel Fortin - Inscrit 3 mai 2011 09 h 42

    Vote sur papier

    Le problème avec le vote électronique c'est que seul quelques expert sont en mesure de vérifier que tout est correct, généralement ceux qui ont conçus les appareils. Tout le monde peut regarder une boîte de carton et vérifier qu'elle est vide et n'est pas truquée. Combien sont capable d'en faire autant avec un ordinateur de vote?

    Il y a des centaines de façons de compromettre un système informatique sans qu'on s'en aperçoive. Un ordinateur compromis pourrait, par exemple, être programmé pour donner des résultats erronés mais qui restent plausible, rendant la fraude impossible à détecter en l'absence d'une trace papier authentifié par l'électeur et un recomptage de ceux-ci.

    Le rapport du DGEQ sur le vote électronique ayant conduit au moratoire au niveau municipal jette un regard plutôt sombre sur la fiabilité du vote électronique. Aucune compagnie n'a été en mesure d'offrir un système adéquat pour les critères d'une élection. Et sans doute que si quelqu'un arrivait à créer un système adéquat, il coûterait beaucoup plus cher que nos bonnes vieilles boîtes en carton.
    http://www.electionsquebec.qc.ca/francais/municipa

  • Hug0 - Inscrit 3 mai 2011 10 h 41

    Comme disait le bédéiste Banville

    La démocratie libérale, c'est comme une année bissextile et la période des fêtes!

    Ça dure un mois et ça arrive tous les quatre ans!

    Entre temps, on fredonne les chansons pour continuer à croire!

  • Socrate - Inscrit 3 mai 2011 13 h 42

    rire jaune

    Comme un grand rire jaune libérateur....

  • Simon Blouin - Inscrit 3 mai 2011 23 h 49

    Jean tu es le roi!

    Je n'en aurai jamais assez de ce style dont tu as le secret.

    Mais il y a parfois des exceptions aux politiciens qui disent du mal de l'autre, voir ce montage des flagorneries du débat en français de la campagne de 2008:
    http://www.youtube.com/watch?v=r_rQ-q88_Z8